Homélie du Solennité du Christ Roi - 22 novembre 2009

Le Christ Roi (Jn 18, 33-37)

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Jésus enchaîné devant Pilate. Dans quelques instants, il va être livré à ses bourreaux, et être crucifié. A vues humaines pas d’épisode moins royal de la vie de Jésus que celui-là. Et pourtant ce fut ce jour là, et pas un autre, que Jésus a choisi pour affirmer clairement qu’il était roi. Mais que ne l’a-t-il pas dit plus tôt? Juste après la multiplication des pains par ex., lorsque les foules enthousiastes cherchaient à s’emparer de Jésus justement pour en faire leur roi. Il lui aurait suffit de dire «je suis votre homme», et d’entretenir par ses miracles l’enthousiasme des foules jusqu’à Jérusalem, et alors tous, Pilate comme les autres, auraient bien dû reconnaître qu’il était roi. Eh bien non! Voyez comme il est, Jésus! Quand on veut le faire roi, il fuit; et quand tous l’ont fui, alors seulement il affirme «tu l’as dit, je suis roi». Mais pourquoi le révéler seulement au moment où tous le rejettent ou l’abandonnent?

«Mon royaume n’est pas de ce monde». Pilate est soulagé. Croyant avoir compris, Pilate médite déjà les termes du rapport qu’il enverra à l’empereur: «Tu peux dormir tranquille, ô divin Tibère, car la royauté de ce Jésus n’a rien à voir avec ce monde-ci». Mais tu n’as pas bien compris, Pilate! Jésus n’a pas dit «mon royaume n’est pas dans ce monde», mais bien «mon royaume n’est pas de ce monde». Cela veut dire d’abord ceci: l’origine de sa puissance royale n’est pas la volonté des hommes, mais le choix de Dieu. Si Jésus est roi, c’est parce que le Père a décidé que son Fils se ferait homme justement pour devenir roi. Roi? Mais où se trouve-t-il ce royaume? Au moment où il interroge Jésus, ce royaume, Pilate l’a devant les yeux: ce royaume c’est Jésus en personne. Quoi! Jésus est à la fois le roi et le royaume? Oui, il est roi. Il lui manquait juste d’être solennellement intronisé. Eh bien, voici qu’elle va commencer la longue cérémonie du sacre royal de Jésus. Elle durera trois jours. C’est Pilate lui-même qui va en organiser la première étape: en faisant dresser sur la terre le trône de la croix. Quant au royaume, c’est vrai qu’il se limite pour le moment à Jésus seul.

Le Royaume? C’est le grand rêve de Dieu sur l’humanité: amener cette humanité orgueilleusement, bêtement repliée sur elle-même, à consentir enfin à se donner totalement à ce Dieu qui lui ne désire qu’une seule chose se donner entièrement à elle. Eh bien en Jésus, le rêve du Royaume est devenu réalité. Car ce Royaume s’est constitué sur terre le jour où le Fils éternel a pris chair pour dire à son Père: «me voici, je viens pour faire ta volonté». Ce royaume était au milieu de nous lorsque Jésus prêchait et accomplissait des miracles. Beaucoup s’en étaient approchés. Pourtant, sur le prétoire, ce Royaume se réduisait à la seule personne de Jésus. Seulement Jésus? Pas tout à fait, car une autre personne en faisait déjà partie. Elle y était entré une trentaine d’année plus tôt: le jour où elle avait dit «Je suis la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta parole». Car le jour où Marie a pleinement consenti à la volonté du Père, Jésus est entré en elle, et par le fait même, elle entrait dans le Royaume.

Jésus et sa mère étaient alors le royaume: magnifique début, mais on ne pouvait en rester là. Car la raison d’être de la venue du Fils en ce monde était de partir à la conquête des hommes pour les intégrer dans son royaume. Les conquérir non par les armes et la violence, mais par la puissance de l’attrait que sa croix allait exercer sur eux. «Et moi élevé de terre, j’attirerai tout à moi». Que l’on montre clairement à l’homme qu’il est aimé sans réserve, et le voici que cœur s’éveille. Qu’il comprenne que l’amour de Dieu est plus fort que son péché, et le voici qui accourt vers le Christ pour entrer dans son royaume. Lorsqu’il voit l’amour crucifié de son Dieu pour lui, l’homme, si pécheur soit-il, ne peut s’empêcher de crier comme le brigand «Jésus souviens toi de moi dans ton Royaume». Un autre lui emboîtera le pas: le centurion qui voyant Jésus mourir s’exclamera: «vraiment cet homme est Fils de Dieu».

Pour être sujet de ce Royaume, il faut prendre Jésus comme maître de son existence. Mais si l’amour nous attire spontanément, vivre selon cet amour est terriblement coûteux. L’amour a ses lois, et celles du Royaume, ce sont les béatitudes. Difficile d’imaginer plus exigeant. Mais on ne se donne pas impunément comme roi un Messie crucifié.

Nous sommes déjà de ce Royaume, mais nous ne lui appartenons pas encore totalement. Nous nous conduisons souvent en frontaliers. Par une partie de nous-mêmes, celle qui est attachée à Jésus, nous sommes incorporés à l’Église son Royaume. Mais une autre partie de nous même, nous lorgnons de l’autre côté de la frontière. Dans le Royaume, les impôts nous semblent parfois bien lourds: il en coûte d’aimer en vérité. Alors que de l’autre côté de la frontière, il est aisé de se procurer de ces produits qui flattent notre égoïsme. Alors il nous arrive de trafiquer, de faire de la contrebande. Pourtant agir ainsi, c’est dépenser de l’énergie en pure perte: la vraie vie, celle qui dès ce monde peut nous procurer de vrais moments de bonheur, Jésus seul peut nous la procurer. Tout le reste disparaîtra, car qu’on le veuille ou non, seul subsistera le Royaume de Jésus notre roi, à qui sont la puissance et la gloire pour l’éternité!