Homélie du 30e Dimanche du T.O. - 27 octobre 2019

Le pharisien et le publicain

par

Daniel Vigne

Frères et sœurs, comme elle nous est familière cette parabole du pharisien et du publicain ! Il faut dire que Jésus sait trouver des mots simples et des images inoubliables. Nous l’avons tous devant les yeux le tableau des deux personnages. Le premier debout, drapé dans sa dignité, l’autre qui n’ose même pas lever les yeux au ciel. Le premier fier de ses actes, le second honteux et prostré. L’un qui fait la liste de ses mérites, l’autre qui se déclare pécheur, sans même détailler ses péchés (la liste serait trop longue, peut-être). Oui, ces deux-là, tout les sépare : leur place dans le Temple, leur attitude physique, leur état psychologique, et d’abord leur situation sociale et morale…
Car le pharisien, chacun le sait, est un homme religieux, attentif à obéir aux saintes Écritures. Ce qui compte pour lui, c’est la Loi de Dieu, étudiée et interprétée avec attention. Ne doutons pas trop vite de sa sincérité : les pharisiens n’étaient pas tous des hypocrites ! Disons plutôt que cet homme est authentiquement pieux. Il veut le bien et il le fait. Sa vie réglée et ses bonnes œuvres plaident en sa faveur : il jeûne deux fois par semaine, il donne le dixième de tout ce qu’il gagne : qui d’entre nous en fait autant ? Quant au publicain, sa fonction est, disons, problématique : percepteur d’impôts au service de l’occupant romain, c’est ce qu’on appellerait un « collabo ». Ce qui compte pour lui, ce sont justement ses livres de compte, l’argent qu’il extorque à ses frères juifs pour le transmettre à d’impurs païens, en s’en mettant dans la poche au passage, comme Zachée. C’est une espèce de traître à la patrie. Il a les mains sales. On comprend qu’il ne se pavane pas dans le Temple ! Tout juste s’il a le droit d’y entrer.
Voilà le tableau qui, en apparence, met fortement le pharisien en valeur. Mais Jésus le complique par un autre contraste, intérieur et inverse du précédent. En réalité, nous dit le Seigneur, spirituellement c’est le publicain qui a l’avantage. C’est lui qui entre en grâce, lui qui reçoit une bénédiction, lui qui « revient chez lui justifié, et l’autre non ». C’est quand même étrange ! Comment comprendre ce renversement, cette espèce d’injustice ? On ne va pas dire que Dieu approuve la vie du publicain et désapprouve celle du pharisien ! Frères et sœurs, nous voici obligés de réfléchir plus profondément à ce que l’on appelle la « justice ». C’est sûrement la clé du texte, puisque dès le début il est écrit que Jésus dit cette parabole pour « ceux qui sont convaincus d’être des justes », et il y revient en conclusion, en opposant celui qui est rendu juste et celui qui ne l’est pas. Donc, qu’est-ce qu’être juste ? Qu’est-ce que la justice ?
De la République de Platon à la Théorie de la justice de Rawls, il existe là-dessus quantité de traités. Politiquement parlant, le mot justice renvoie au respect des citoyens et à l’égalité de leurs droits. Économiquement parlant, au respect des contrats et à l’équité des salaires. Juridiquement parlant, au devoir de châtier ceux qui transgressent la loi, selon la gravité de leurs fautes. Sur le plan moral, à la droiture, l’honnêteté, l’intégrité d’une personne. Dans l’Ancien Testament, toutes ces significations du mot justice sont présentes, plus une forte dimension religieuse : le juste n’est pas seulement irréprochable et respectueux de la loi, c’est quelqu’un de pieux, c’est un fidèle du Seigneur. Tel est bien l’idéal que le pharisien veut honorer. Mais dans l’Évangile, toutes ces dimensions de la justice sont dépassées par une signification nouvelle. Depuis la venue du Christ, une certaine justice nous a été révélée qui n’est plus une qualité humaine, mais un don divin, une surabondance de grâce et de pardon. C’est d’en haut qu’elle vient, généreusement, sur les injustes que nous sommes. Évangéliquement parlant, le juste, c’est l’homme pardonné. Il ne revendique pas ses actes bons, il ne ressasse pas ses actes mauvais. Il ne se glorifie pas d’avoir fait le bien, il ne se morfond pas d’avoir fait le mal. Il n’est ni dans la fierté, ni dans la culpabilité : il est dans la joie d’être aimé.
Le juste, en ce sens-là, c’est celui qui fait une découverte étonnante, qui vit une transformation inespérée, un ajustement miraculeux au Dieu de miséricorde et de bonté. Oui, Dieu nous aime, que nous soyons des gens de bien ou pas. Cet amour ne vient pas de nos mérites et il n’est pas empêché par nos péchés. Par-delà nos mérites et nos péchés, Dieu nous offre son pardon, sa tendresse, sa bonté. C’est cette expérience que le publicain fait, à travers et par-delà sa repentance. Il est conscient de ne pas être ajusté à Dieu, de ne pas vivre comme il devrait, de ne pas vivre comme il voudrait. Mais une voix intérieure lui dit : Aie confiance, tu vas avancer. Je suis près de toi, je suis avec toi. Tu es mon fils, ma fille. Cette expérience, le pharisien aussi pourrait la faire, s’il se prenait moins au sérieux. Ce n’est pas que Dieu désapprouve son genre de vie, mais il croit n’avoir besoin de rien, le pauvre, tandis que le publicain réalise qu’il est pauvre. Parce qu’il a soif, il demande, et parce qu’il demande, il reçoit la grâce qu’il demande.
Voilà la vraie leçon de cette parabole, qui ne veut évidemment pas dire que dans l’église, il faut se mettre sur les bancs du fond, et que ceux qui sont devant (ou pire encore, avec un ornement) sont forcément des hypocrites. Ce serait trop simple, n’est-ce pas ? Non, que nous soyons devant ou derrière, mes frères, ici nous sommes tous des pécheurs pardonnés. C’est ce qui fait de nous des chrétiens. Demandons au Seigneur, ce matin, de nous revêtir du manteau de sa justice, de l’onction de sa grâce, de la joie de son pardon. Nous ne les avons pas mérités. Nous sommes tous des publicains, des petits traîtres, des petits collaborateurs du malin. Nous sommes tous aussi des pharisiens qui jugent les autres, y compris quelquefois en les trouvant prétentieux et pharisiens, ce qui montre que nous-mêmes, nous ne nous prenons pas pour rien. Nous sommes tous des non-ajustés, des injustes. Mais Dieu nous accueille tous dans ce temple qui est sa maison. Qu’il nous pardonne nos défauts et nos fautes, nos suffisances et nos insuffisances, et tous nos jugements les uns sur les autres. Qu’il abaisse notre vanité, qu’il accueille notre humilité, qu’il nous révèle sa bonté. Seigneur, aie pitié de nous.