Homélie du 29e Dimanche du T.O. - 21 octobre 2018

Le scandale de la présomption

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Hormis le cas de poison, « boire une coupe », même d’un breuvage un peu fort, ne semble pas trop difficile à chaque adulte ; « boire à la coupe » de Jésus — même si l’on ignore les sémitismes du Nouveau Testament, tirés du simple fait que le Christ était juif — interroge en profondeur. Qu’est-ce à dire ? Instinctivement est ressenti quelque chose de difficile ; et d’ailleurs Jésus ajoute : « Pouvez-vous recevoir l’immersion [le baptême] dans laquelle je vais être immergé ? » ; cela inquiète encore plus. Car absorber un liquide semble moins radical qu’être immergé par un fluide plus volumineux qui vous enserre de partout. Les enfants qui grandissent acceptent plus facilement l’épreuve d’une nouvelle boisson — qu’ils peuvent facilement recracher ! — que l’immersion dans un tout inquiétant sur lequel ils n’ont pas de prise, par exemple quand ils apprennent à nager.

La réponse de Jésus effraye donc volontairement, par un effet de croissance dans l’inquiétude, pour aider Jacques et Jean à saisir la disproportion totale entre leur désir d’élévation et la nécessité du chemin si dur, si austère, si douloureux. L’indignation des dix autres n’est certes pas meilleure, car ils ne prennent pas la défense des propos de Jésus pour les approfondir et en tirer une leçon de vie, mais ils reviennent en quelque sorte en deçà, et se focalisent sur la déclaration déplacée des deux fils du Tonnerre qui leur apparaît scandaleuse : leurs critiques montrent probablement qu’ils sont pris par la jalousie. Parmi ces dix, on trouve Pierre qui reniera le Christ avant d’être affermi par celui-ci ; il y a aussi Judas l’Iscariote qui trahira le Seigneur. Le collège des Douze est loin d’être parfait, car il faut du temps pour saisir et s’appliquer ce qu’enseigne l’Évangile : « Ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu » (Lc 16, 15). Les récents événements ecclésiaux qui nous viennent d’Outre-Atlantique ou d’ailleurs ont une nouvelle fois mis le doigt dessus. Peut-être la France, grâce à la forte disgrâce de l’Église dans les médias (maçons, islamo-gauchistes), serait encore relativement bien protégée ? Voire !

Vouloir croître vers plus de pouvoir ou de dignité apparaît à l’opposé direct de chercher à descendre dans le service. Ne plus vouloir croître en dignité ne signifie pas « ne rien faire », mais cela convie au fait d’être prêt, éclairé par la grâce, à tout lâcher à chaque instant pour l’autre s’il peut être assimilé au Christ.

Un ministre ordonné à qui l’on demandait un humble service répliqua : « De minimis non curat praetor (le préteur ne se soucie pas des choses minimes). » Avait-il seulement fait le premier pas dans l’Évangile ? On peut en douter. Mais nous ne sommes pas là pour nous juger les uns les autres, mais pour entraîner nos frères les hommes par l’exemplarité que Dieu suscite par l’efficacité du don gratuit de sa grâce. Parmi les raisons que le Christ déclare à sa propre venue parmi les hommes, pointe nettement le service : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 45).

L’Église est sujette à bien des attaques, et pourtant elle peut difficilement être dépassée sur le plan du service quand elle s’y tient. « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35). Aimer, aux yeux du Christ, c’est servir.

« L’Église est un vieux vaisseau désemparé, notait déjà un saint pape du VIe siècle, qui fait eau de toutes parts, et dont la coque vermoulue, battue par les fureurs des tempêtes quotidiennes, annonce le naufrage » (Grégoire Ier, Registrum, I, 4). Les honteux scandales, surtout quand ils sont avérés, éloignent de l’Église. « Tant que nous le pouvons sans péché, nous devons éviter le scandale au prochain. Mais si le scandale vient de la vérité, il vaut mieux laisser naître le scandale que de laisser de côté la vérité », conseillait avec forte détermination le même saint Grégoire le Grand (Sur Ézéchiel I, Homélie VII, n. 5). Il convient de songer avec honte à tous les esclandres moraux qui détruisent la confiance et l’amour de l’Église dans le cœur des fidèles et des infidèles.
Selon l’adage : « Corruptio optimi pessima est (la corruption du meilleur est le pire) », cela annonce des pans entiers de l’édifice social corrompu : les sociétés secrètes, l’éducation nationale, la société des hommes politiques, celle des journalistes, des artistes, et tant d’autres ! Le jeûne et la prière demeurent les armes ordinaires de l’Église dans toutes les difficultés.

Certains s’éloignent aussi pour d’autres raisons. Il convient de discerner chaque cas sans amalgame. On peut être amené à rejeter, par exemple, la forme ecclésiale par un dégoût du légalisme. Mais cela produit en fait une nouvelle configuration dans un autre genre de formalisme dont la société pâtit : « Ce phénomène du rejet [du légalisme] procède encore d’un formalisme : il conduit non à l’informe mais au difforme, car la révolte érigée en système pétrifie autant que le conformisme, à cette différence qu’elle fabrique des pierres impropres à la construction » (Gustave Thibon, Le Voile et le masque). On peut aussi être amené à se distancier de l’Église en s’accrochant à un passé dépassé : « Certains adorateurs du passé sont ancrés sur le passé, ils n’y sont pas enracinés » (G. Thibon, ibid.).

Que faire alors en temps de débâcle quand le bateau prend l’eau de partout ? Garder en premier l’espérance. L’espérance, comme la foi, sauve. Notre Salut est objet d’espérance (cf. Rm 8, 24), de sorte que Jésus-Christ demeure en toute circonstance notre espérance. « C’est en ton salut que j’espère, Seigneur » (Gn 49, 18) révèle déjà le plus petit verset de l’Ancien Testament. Et « l’espérance sait attendre » (Grégoire de Nazianze, Oratio 23, 1). Elle patiente jusqu’à ce que la vérité se fasse, elle endure la calomnie et la médisance avant que vienne l’aurore d’une profonde réforme. « En toi, Seigneur, j’ai espéré, je ne serai pas confondu pour l’éternité » (Te Deum).

Que pouvons-nous faire concrètement en plus ? Adhérer chaque jour davantage à l’Évangile de Jésus-Christ. Car il s’agit bien de se laisser enraciner et de s’enraciner soi-même toujours plus dans le Christ qui renouvelle toutes choses et qui fait tomber certaines feuilles mortes des arbres. Celui qui « fait toutes choses nouvelles » (cf. Ap 21, 5) t’invite sans cesse à un dépassement : « Ne reste pas lié au vieux monde, ne te refuse pas de rajeunir dans le Christ » (S. Augustin, Sermon 81).