Homélie du 5e dimanche du T.O. - 9 février 2020

Le sel de Léah

par

fr. Gilles-Marie Marty

Jésus disait à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens. »

Cet évangile contient deux paraboles, deux images : le sel et la lumière. Pour le prédicateur, c’est une de trop ; il doit choisir ; aujourd’hui, je choisis le sel. Commençons par un petit rappel.
Le 1er usage du sel, c’est de le mettre dans les aliments, afin de les rendre savoureux. Ce plat est fade ? Ajoute une pincée de sel, il sera mangeable ! C’est pourquoi le sel est devenu le symbole de la sagesse : un homme est sage quand il a le talent de rendre la vérité appétissante.
Le 2e usage du sel, c’est d’y plonger les aliments : on sale les viandes et les poissons pour les conserver, puisque le sel détruit les microbes. C’est pourquoi le sel est aussi le symbole de la purification. Ainsi avant d’offrir des sacrifices à leur dieu, les Anciens les salaient pour purifier leur demande.

Or pendant des millénaires, jusqu’au XVIIIe siècle, le sel était rare donc cher. Il fallait travailler dur pour se l’offrir (c’est l’origine du mot « salaire »). Le sel était le symbole d’une chose aussi indispensable que précieuse. Aussi la Bible l’utilise-t-elle à toutes les sauces. Par exemple : « partager le sel » avec quelqu’un signifie : entrer en amitié avec lui ; « manger le sel » de quelqu’un, c’est carrément vivre chez lui ; quant à « un pacte de sel », c’est une alliance indissoluble.

Les auditeurs de Jésus savaient tout cela. Pourtant grand fut leur étonnement d’entendre Jésus utiliser cette image du sel pour décrire la mission de ses disciples. En effet, nulle part dans l’Ancien Testament, le sel n’est associé au peuple d’Israël. C’est à ses disciples — à eux seuls — que Jésus annonce : « Vous êtes le sel de la terre. » Et cette image du sel dans la terre est encore plus forte que celle du levain dans la pâte, car la terre, c’est l’univers entier, d’une extrémité à l’autre.

Moi, dit Jésus, je vous envoie en ce monde pour y agir comme le sel avec les aliments. Mêlez-vous à lui, intimement, afin de le purifier, et l’empêcher de se putréfier ; afin de le bonifier, et lui révéler le sens de l’existence ; afin de le sauver de sa fadeur et le relever comme je me suis relevé d’entre les morts !
Seigneur, quel programme… comment cela se fera-t-il ?
Cela se fera simplement, par votre façon de vivre : votre fidélité, votre pureté, votre courage.

Mes frères, depuis 27 siècles, la voix du prophète Isaïe garde tout son tranchant, quand il invite à partager le pain, à vêtir les pauvres, à abriter les sans-logis… Mais, parmi ses conseils, deux ont aujourd’hui une actualité saisissante : résister aux menaces du pouvoir, et défendre la dignité des plus faibles.
Et, comme vous n’aimez pas les généralités, je dois maintenant prendre deux brefs exemples.

Le 1er concerne la bioéthique. L’Assemblée nationale va voter une loi permettant les expérimentations sur les embryons, en particulier les modifications génétiques. Transgression si dangereuse qu’elle provoque l’opposition de gens de tous horizons, dont le seul point commun est d’être des hommes de bonne volonté.
Pour ne citer qu’un nom, José Bové s’inquiète du « désastre » que provoquera cette loi inévitablement.

Or la presse a noté que l’opposition la plus construite, la plus constante, la plus paisible — j’ajoute la plus intelligente et la plus convaincante — vient de certains catholiques.
Ceux-là savent que la loi fondamentale de l’homme, c’est d’être créé à l’image de Dieu. Aussi refusent-ils que l’homme soit fabriqué à l’image de l’homme, et que l’embryon soit trituré comme un vulgaire « selfie ».
Ils savent que l’avenir de l’homme, c’est d’être divinisé, et certes pas d’être « macronisé ».
Ils savent qu’il est l’heure de crier, et que notre société a un besoin vital de leur cri.
Ils savent que Jésus leur a certifié : « Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde. »
Alors, malgré leur faiblesse, eux aussi « craintifs et tremblants », ils témoignent à temps et à contretemps, inlassablement.
Imaginons maintenant qu’ils ne fassent rien, qu’ils se trouvent une bonne excuse, ou qu’ils se découragent ?
La réponse, nous venons de l’entendre ensemble : s’il en était ainsi, s’ils oubliaient leur vocation, alors ils ne vaudraient plus rien : ils seraient bons à être jetés dehors et piétinés par les païens.
Qui donc ose parler ainsi ?
Celui qui a dit de lui-même : « Je suis doux et humble de cœur », c’est lui qui nous parle ainsi.

L’autre exemple vient du plus grand pays d’Afrique, le Nigeria.
Une jeune fille, qui aura d’ailleurs 16 ans ces jours-ci, si toutefois elle est encore en vie.
Elle s’appelle Léah Sharibu. En février 2018, il y a 2 ans, elle a été kidnappée avec 110 collégiennes, par Boko Haram. Les familles ayant payé une rançon, les filles leur ont été rendues ; toutes sauf Léah.
Elles ont expliqué : « Pour être libérées, outre la rançon, il y avait une condition : nous devions rejeter le Christ et embrasser l’islam. On a toutes accepté mais Léah a refusé : elle a déclaré que jamais elle ne renierait le Christ. »
Comment ? Elle pourrait rentrer à la maison avec ses amies, et elle déclare : « Jamais je ne quitterai Jésus »… une fille de 14 ans ?
Oui, 14 ans mais quelle fidélité à la foi de son baptême ; 14 ans et quelle pureté, alors qu’elle sait le sort horrible qui l’attend ; 14 ans et quel courage merveilleux !
Les médias ont alors reçu une vidéo où les ravisseurs déclarent : « Puisque Léah Sharibu a rejeté l’islam, elle est notre esclave et nous ferons d’elle tout ce que nous voulons. »
Depuis, aucune nouvelle de Léah.
Si, une seule nouvelle : Léah Sharibu… elle est le sel de la terre.