Homélie du 22e DO - 31 août 2014

Le soufflet salutaire

par

fr. Emmanuel Perrier

Un soufflet, une giroflée, une mornifle, une tourlousine, bref, une remontée de bretelles. Voilà la rançon qui attend les impétueux lorsqu’ils ne savent pas se contenir. Eh bien, mes amis, ça n’a pas loupé. Saint Pierre s’est pris une rouste sacrée, de celles qui laissent l’âme cuisante. Son intervention partait pourtant d’une bonne intention, d’une réaction toute naturelle. Songez-y : voici que votre maître, celui pour lequel vous avez tout quitté, celui auquel vous avez attaché votre vie, annonce son départ pour un lieu où l’attendent arrestation, souffrances, mort et résurrection. Dans cette annonce, vous ne retenez qu’un seul mot : la mort. La mort, il est déjà si difficile de s’y résoudre pour soi comme pour ses proches. Mais pour celui qui a le choix, pour celui qui peut l’éviter, comment admettre qu’il s’avance malgré tout au-devant d’elle ?

Alors, c’est vrai, saint Pierre a laissé parler son tempérament. Il a été peut-être trop véhément : « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera pas ! » Mais, là encore, n’était-ce pas naturel ? Si votre enfant s’engage sur la route en courant au-devant d’un camion, vous le rattrapez par le col sèchement. Et tant pis si le col et l’enfant sont froissés. Le danger de mort justifie une certaine violence.

Saint Pierre a laissé parler son cœur, il a eu la réaction naturelle que commandait l’affection envers son Seigneur face au danger de la mort. Son tempérament a fait le reste : contrairement aux autres disciples, il a dit au Christ ce qu’il avait sur le cœur. Que le Christ réprimande malgré tout saint Pierre est pour nous déconcertant. Et parce que c’est déconcertant, c’est instructif. Cet enseignement est le suivant : la réaction naturelle de Pierre face à la mort, notre réaction naturelle, vient s’opposer à la mission du Christ. Elle est, explique Jésus, comme une pierre posée sur son chemin pour le faire tomber. Il y a donc dans la mission du Christ (ce pour quoi il est venu dans notre chair) quelque chose qui vient contrarier l’instinct naturel de notre chair. Car la réaction naturelle de notre chair face à la mort, c’est la répulsion, la fuite pour sauver sa peau. Eh bien, le Christ n’a pas cherché à sauver sa peau, il a contrarié cette répulsion face à la mort pour accomplir sa mission. Dans son agonie, au jardin de Gethsémani, lorsqu’il a sué des larmes de sang, il a contrarié cette répulsion parce que sa mission l’exigeait. Il a en effet prié ainsi : « Père, que cette coupe s’éloigne de moi [voici le refus naturel de la mort], mais que ta volonté s’accomplisse [car telle est ma mission] ».

Alors, il y a eu des théologiens ou des spirituels, et des grands, qui ont proposé une explication. Quand on dit que le Christ a contrarié sa répulsion face à la mort parce que sa mission l’exigeait, il faudrait comprendre qu’il a choisi d’obéir jusqu’au bout à sa mission, même au prix de sa vie. La mission du Christ, ce serait d’obéir. Cette explication n’est pas sans grandeur, elle fait de Jésus un héros de l’obéissance, un modèle d’obéissance à la mission confiée par son Père. Et cela vaut donc pour nous : marcher à la suite du Christ consisterait à obéir à Dieu même lorsque cela nous amène aux portes de l’absurdité. Cette mystique de l’obéissance inconditionnelle n’est cependant pas sans danger parce qu’elle lance une course à la croix la plus lourde, elle mesure la sainteté au poids de la croix que l’on est prêt à soulever par obéissance. Sainte Thérèse d’Avila raconte que, gamine, c’est ainsi qu’elle envisageait la vie chrétienne. Elle échafaudait avec son frère Rodrigo des plans de traversée de la Méditerranée pour aller supplier les Maures de les décapiter afin d’aller au ciel. Elle ajoute malicieusement : « le fait d’avoir des parents nous semblait un obstacle majeur », de sorte qu’ils se rabattirent, faute de martyre, sur la construction d’ermitages dans le jardin.

Le texte de notre évangile me semble offrir la meilleure réponse à la mystique de l’obéissance inconditionnelle. Qu’est-ce qui explique, en effet, la violence de la réaction du Christ ? « Passe derrière moi, Satan, tu es une pierre pour me faire trébucher, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes ». Cette réaction, frères et sœurs, c’est la réaction naturelle de Dieu. Lorsque nous sommes placés face à la mort, notre réaction naturelle est de chercher à sauver notre peau. Mais lorsque Dieu est placé face à la mort, sa réaction naturelle est qu’Il ne songe qu’à sauver notre peau à nous. Nous fuyons la mort parce que nous ne pouvons rien contre elle, mais le Christ s’avance vers sa mort parce qu’il sait que la mort n’en réchappera pas. Pour nous, comme pour Pierre, dans la prophétie du Christ, c’est la perspective de la souffrance et de la mort qui nous obsède, mais pour le Christ, c’est la perspective de sa résurrection : « il commença à leur montrer qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup, être tué, et le troisième jour, ressusciter ».

Voilà pourquoi, lorsque Pierre s’oppose à lui, le Christ ne répond pas d’abord à Pierre. Le premier auquel il répond, c’est à Satan. Satan n’a aucune envie de voir le Christ descendre aux enfers pour lui piquer ses clients. Satan tremble à l’idée que le Christ va mourir, car le Christ, le Fils du Dieu vivant ne goûtera à la mort que pour tuer la mort.

Pierre, emporté par son impétuosité, avait laissé échapper sa réaction naturelle face à la mort de son Seigneur. En retour, le Christ a manifesté sa réaction naturelle face à la mort, sa réaction de Dieu fait homme, et la violence de cette réaction nous montre la puissance divine à l’œuvre dans sa chair : il ira jusqu’au bout. La mission du Christ ne consiste donc pas à obéir, la mission du Christ, c’est la réaction naturelle de Dieu face à la mort, telle qu’elle se manifeste dans la chair du Fils éternel agissant dans l’obéissance à son Père.

La semaine dernière, nous avions rendu grâce à saint Pierre parce que, conduit par l’Esprit-Saint, il avait confessé Jésus comme Messie, Fils du Dieu vivant. Cette semaine nous le remercions d’avoir bien voulu se faire remonter les bretelles. Le soufflet qu’il a reçu a dû lui être cuisant, mais il nous était salutaire. Car, grâce à saint Pierre, nous pouvons confier au Christ notre répulsion face à la croix qu’il nous demande de porter, nos réticences à accepter de perdre notre vie à cause du Christ, nos angoisses et nos peurs face à la souffrance et à la mort, la nôtre comme celle de nos proches. Oui, nous le pouvons car la violence de la réaction du Christ nous montre l’avidité, l’empressement, la puissance avec laquelle il vient renverser le pouvoir de Satan, nous sauver de la mort et du péché. La violence du Christ face à Satan n’est pas autre chose que sa miséricorde à notre égard. Sa miséricorde invincible.

Oui, vraiment, le soufflet reçu par saint Pierre est un soufflet salutaire.