Homélie du 33e dimanche du T.O. - 19 novembre 2017

Le talent enfoui

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La morale de cette parabole, toute tournée vers le Jugement universel, est aussi claire que celle de dimanche dernier à propos des Dix vierges, et notre rôle est de le redire ici simplement : « Comment est-on condamné en ayant enfoui son talent ? Réponse : si on détient n’importe quelle grâce de Dieu uniquement pour soi sans la faire servir aux autres, on sera condamné pour avoir caché son talent. » Je cite un père de l’Église, saint Basile, à l’expression directe, sans détour logomachique.
L’homélie pourrait s’arrêter là en invitant simplement l’assemblée à quelques minutes de silence pour un sérieux examen de conscience, ce que nous réalisons somme toute assez rarement communautairement. Une fois ne serait pas coutume. Mais prenant au sérieux cet appel à réaliser une véritable interrogation intérieure, il me semble juste aussi de ne pas enfouir, outre mesure, le talent du prédicateur si l’en est un !

L’homme qui a enfoui son talent refuse de faire fructifier son don en prêtant à son Maître des pensées peu honorables : « Tu moissonnes là où tu n’as pas semé, tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain » — un profiteur et un mafieux, dirait-on de nos jours ! Ces paroles de l’enfouisseur serviront à son propre jugement, comme en retour dans les paroles du Maître ! Sa fausse idée du maître le condamne, par le mouvement d’une juste balance, selon un bon procédé de justice immanente, et rejoint cet enterreur selon une juste réciprocité.

L’homme qui a caché son talent déclare superficiellement avoir eu peur, mais il a refusé surtout de voir la chance qu’il recevait de pouvoir développer le bien qu’il avait reçu. Cet homme qui a enseveli son don refuse le réel : celui de son talent, mais aussi la vraie personnalité de son maître, et sa propre responsabilité par rapport à ce qu’il a reçu.
Peut-être a-t-il été mû au départ par une jalousie cachée ? les deux autres ayant reçu plus que lui, le premier cinq, le second deux, et lui un seul talent ! Mais la parabole ne cherche pas tant à nous faire entrer dans une morale spéciale, précise (celle des sentiments ou des mérites) qu’à nous préparer au retour du Christ et à son jugement.

Ceux qui n’ont pas enterré leurs talents ont participé activement avec leurs aptitudes au don d’eux-mêmes en les faisant légitimement fructifier. Le troisième a choisi de rester soumis à la seule loi monétaire du retour intégral du prêt, dans la légalité, mais sans rien faire d’autre que de cacher le talent. Il s’est résigné, au lieu de consentir à la situation ; il a renoncé, au lieu de s’abandonner à un travail envisageable dans un effort légitime.

Un chrétien contemporain (Martin Steffens) écrit : « La résignation en baissant les bras, en les privant soudain du tonus qui tient le mal éloigné, les ouvre à tout-va. Elle est un oui qui ne sait pas dire non à ce qui, pourtant, doit mourir. Elle n’a que l’apparence du oui puisqu’elle n’est jamais qu’un renoncement. Son adhésion est une adhérence : la résignation nous plombe un peu plus, comme la mouche collée au fond d’un verre s’arrête enfin de remuer les ailes. Le consentement, de son côté, ouvre énergiquement les bras. »

Puissions-nous ouvrir amplement les bras à la vie qui nous est donnée hic et nunc, ici et maintenant, avec l’exigence de la radicalité pour le Seigneur. Se lève alors dans nos cœurs le désir d’adhérer à une morale intégrale aimantée par l’Aimant, avec un grand A, Celui qui nous attire par son Amour, Celui qui nous ouvre le chemin, pas à pas, et le comble au fur et à mesure de ses progrès : une morale où le passage à l’acte suit de près le temps du choix, une morale où l’exercice n’est pas cruellement disjoint de la spécification, la morale des Dix commandements, plus exactement des Dix Paroles de vie, celle qui tant plaît à Dieu, vécue sans détour ni fards.

Dieu marche avec chacun, même la nuit. Éloquente est de ce point de vue l’histoire qui se déroule comme un film qui tournerait le passé d’un homme dans un regard rétrospectif. Il apparaît symbolisé par des pas dédoublés sur une plage, et figurant sa marche avec l’aide de Dieu marchant à ses côtés : quatre pas côte à côte dans le sable mouillé. Le Seigneur lui fait comprendre alors, lorsque les pas deviennent ceux d’une unique personne — des traces à deux pas seulement –, que cela ne signifie pas que cet homme ait été abandonné par Dieu, mais que le Seigneur l’avait pris dans ses bras !

Les nuits ici-bas sont toujours trop profondes à nos yeux, mais la nuit n’est jamais vraiment privée d’étoile, comme l’expérience mystique le montre. Dieu réconforte, car il sait consoler — outre que le réconfort des cœurs peut venir du Seigneur par des frères attentifs à chacun.
L’enfouisseur de la Parabole a commis une sorte d’autodestruction spirituelle de lui-même. Un suicide vient ordinairement du manque d’amour vis-à-vis du suicidé : l’amour qu’il a de lui-même et l’amour de son voisinage. L’entourage joue un rôle protecteur pour le dépressif quand le vertige atteint son âme tentée par la mort. La délicatesse de ceux qui vivent autour d’une personne devient alors fondamentale.

Il nous faut dépasser, certes, le cadre étroit de la Parabole proclamée en ce jour, car l’urgence dans notre monde contemporain est pour chaque chrétien de devenir plus attentif à autrui, sans chercher refuge dans des relations qui font apparemment du bien psychologiquement, mais qui ne produisent pas plus que l’effet du miaulement du chat auprès de l’âtre. Le Seigneur invite chacun à d’authentiques dépassements et à une vie à la fois davantage fraternelle et toute en alternance, avec des temps de solitude plus intense, riches d’adoration et de prière. Veuille l’Esprit de Dieu nous faire porter le fruit attendu, à 1 pour 2, à 2 pour 4, ou même à 5 pour 10 : chacun selon sa mesure, pour entrer dans la joie du Seigneur. Amen !