Homélie du Dédicace de St Jean de Latran - 9 novembre 1997

Le Temple de son Corps, c’est l’Église

par

fr. Benoît-Dominique de La Soujeole

        L’oracle d’Ézéchiel est passé, en son temps, inaperçu. Peut-être cela a-t-il été profitable au prophète qui a évité ainsi d’être lynché! C’est qu’en effet cet oracle qui vient d’être proclamé à nouveau modifie considérablement la perspective juive traditionnelle.

Pour tout juif pieux de l’Ancien Testament, le Temple est le lieu vers lequel tout doit converger. Il est le lieu de la présence de Dieu parmi les siens et par conséquent, le lieu où l’unique vraie religion est célébrée. Prières quotidiennes du matin et du soir, proclamations solennelles des Livres saints, offrandes des sacrifices, tout se déroule selon des rites minutieusement établis dans le Lévitique. Cet espace sacré est par ailleurs strictement réservé aux circoncis. Le mouvement profond de l’âme juive est de quitter le monde profane pour aller dans le monde de Dieu qu’est le Temple; c’est aussi la vive conscience de constituer un peuple à part. Et cela est encore l’attitude de la Sainte Famille dont saint Luc nous rapporte l’accomplissement scrupuleux de la Loi: présentation de l’enfant au Temple, pèlerinage à Jérusalem au temps de la Pâque…

        Ce mouvement est encore le nôtre. Le temple de pierre situé au centre de nos villages ou bien visible dans nos quartiers urbains, est le lieu de notre convergence profonde. Il est la maison de Dieu parmi les hommes, le lieu par excellence où, dans le tabernacle, le Christ est toujours présent pour nous recevoir, le lieu dont l’autel du sacrifice tient la place centrale. Mais ce mouvement, s’il demeure le seul mouvement de l’âme pieuse, est exposé à dégénérer. Le ministère de Jésus à Jérusalem, tel que nous le rapporte saint Jean, commence par cette vigoureuse dénonciation: on ne quitte plus le monde profane pour entrer dans le Temple, dans le monde de Dieu, on fait entrer avec soi dans le Temple le monde des hommes dont le Temple devient alors comme un instrument: table des changeurs, foire au bétail… repère de voleurs! C’est que ce mouvement premier de converger vers la demeure de Dieu demande absolument à être complété par un second mouvement qui est celui qu’Ézéchiel avait prophétisé et que Jésus inaugure: partir du Temple pour irriguer le monde. Et ces deux mouvements qui ne forment qu’un seul mouvement, renouvellent profondément notre intelligence du mystère dont le Temple est le signe.

        Le Temple comme le terme, le but d’un chemin de pèlerinage, est aussi une source jaillissante vers le monde. Dès lors le Temple n’attire que pour se communiquer. Il n’est plus séparé du monde comme le sacré est séparé du profane, il est ce sacré qui se diffuse pour transfigurer tout ce qui est encore profane.

Le Christ est en Personne ce Temple nouveau vers lequel tout doit converger:  » Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi «  (Jn 12, 32). C’est là, en effet, le tout premier mouvement de la foi qui nous porte vers et nous fait entrer dans le mystère du Verbe incarné. Toute notre vie est comme ordonnée, disposée en fonction de ce point central du monde et de l’histoire qu’est la Personne même du Christ à connaître, à aimer, à servir. Mais cette rencontre inaugurée, elle porte en elle-même cette exigence de diffusion, de rayonnement, de communication:  » Allez donc, de toutes les nations faites des disciples… je suis avec vous jusqu’à la fin du monde «  (Mt 28, 19-20).

        Frères et soeurs, de l’intégrité de ces deux mouvements et de leur lien profond dépend l’intégrité et la profondeur de notre vie spirituelle. Venus dans ce temple de pierre pour y rendre le culte agréé par Dieu, c’est le Christ en Personne que nous sommes venus approcher. Sans ce premier mouvement, rien n’est possible. Mais parvenus sur la montagne sainte, nous sommes placés sous le côté ouvert de Jésus, lui le Temple nouveau et éternel qui laisse couler des fleuves d’eau vive. Ces eaux veulent jaillir hors de ce Temple par nous pour inonder et fertiliser toute la terre. Dès lors, ressortant de ce temple de pierre, nous sommes tenus à cette mission. Ce faisant nous formons avec le Christ un seul Temple, pierres vivantes bâties sur la pierre d’angle, nous sommes dans le Christ à la fois ce à quoi les hommes sont conviés – faire partie de cet édifice saint – et ce qui s’adresse à tous les hommes pour leur salut.

        Le Corps du Christ c’est l’Église dont le Christ est la pierre de faîte et nous les pierres ainsi tenues. L’image du temple de pierre est ainsi très riche d’expression pour manifester notre être le plus profond et notre vocation la plus déterminante. Si notre vie n’honore pas ces deux mouvements, de convergence et de diffusion, elle court le grave danger de la dégénérescence. Allez à la source et ne pas la communiquer à ceux qui ont soif, c’est la profaner. Vouloir étancher la soif du monde avec une autre eau que celle recueillie du côté du Sauveur, c’est ne désaltérer personne, ni soi ni les autres. De la ferveur de notre convergence dépend la fécondité de notre mission, et la nécessité de notre mission est inscrite dans le mouvement même de notre convergence. Le Temple saint, dont notre église de pierre est le signe, est le centre d’équilibre de ces deux mouvements qui ne font qu’un. C’est ici qu’est le sommet de notre relation avec Dieu et le point de départ obligé de notre relation avec les hommes. C’est ici, de cette manière, dans cette église de pierre, que le Seigneur construit le Temple de son Corps, son épouse qu’est l’Église que nous formons avec lui.