Homélie du 32e DO - 9 novembre 2003

Le Temple et le Pape

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Le Temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous. La fête d’une dédicace est donc bien plus que l’événement par lequel on commémorerait l’inauguration d’un édifice architectural dédié au culte. Elle évoque plus que l’habitation de Dieu en un lieu: elle nous plonge au cœur même du plus intime et du plus surprenant de notre vie spirituelle: Dieu demeure en nous. Cette vérité a du mal à résister à une conjugaison sur mode expérimental: Dieu demeure en moi, Dieu demeure en toi… On veut bien y croire, mais… les yeux de la foi voudraient être aidés par quelque puissant microscope pour moi et télescope pour toi. A en rester à une vue empirique des personnes, l’écrin dissimule bien la beauté intérieure et, réciproquement, quand on a la bonne surprise d’un bel extérieur on connaît parfois une amère désillusion quant au contenu. Il reste que nous sommes pourtant vraiment les temples du Seigneur et la grandiose vision d’Ézéchiel nous en fait voir la source: l’eau vive, qui évoque si fortement le baptême, représente tout l’organisme des sacrements de l’Église, cet épanchement d’amour qui jaillit du cœur du Christ. Nous sommes d’autant plus temples que cette eau coule en nous.

Un de mes grands-pères aimait certainement ses proches mais jouissait d’un caractère qui faisait de sa compagnie une ascèse pour toute sa famille. Il était colérique et les jours où sa mèche était en bataille, il paraissait plus terrible qu’un Père Maître. Mais, ayant bénéficié de l’excellente éducation dispensée par la Compagnie de Jésus, il en avait gardé une solide piété et nul n’ignorait à la maison qu’il se confessait mensuellement pour faire une bonne communion le premier vendredi de chaque mois, en l’honneur du Sacré Cœur. Vous devinez l’avantage pour son espiègle progéniture: les autorisations un peu difficiles gagnaient à attendre ce moment propice où le patriarche se transformerait en agneau éphémère. Cette métamorphose mensuelle manifestait comment la source d’eau vive des sacrements de l’eucharistie et de la réconciliation irriguait de douceur une âme qui y était peu disposée. Ces jours-là, il n’était plus le même, et le contraste avec l’ordinaire du temps soulignait la qualité divine de cet oasis de paix. Être temple de Dieu peut se manifester ainsi modestement par le fait d’être quelquefois, à défaut de meilleur: «moins pire».

La dédicace que nous fêtons aujourd’hui a cette particularité de concerner une autre église, lointaine, que nombre d’entre nous n’ont sans doute jamais visitée. Elle n’est même pas à Rome la plus connue, car sa renommée est moindre que celle de la basilique Saint-Pierre. Pourtant cette cathédrale du Latran est celle de l’évêque de Rome et donc du Pape, successeur Pierre ayant pour vocation de paître tant les agneaux que les brebis. Il s’agit donc de l’Église-Mère pour tous les rites latins, mais aussi de l’église du Pasteur Universel du Peuple de Dieu, Corps du Christ et Temple de l’Esprit. Comment, dès lors, célébrer cette dédicace, sans célébrer le souverain pontificat? Je ne veux pas parler ici de l’admirable Jean Paul II, des vingt-cinq ans de son ministère et de l’action décisive qu’il a menée avec les répercussions que l’on sait non seulement au plan religieux mais dans la vie du monde même. Je ne veux pas parler de son courage face à la maladie. Ce n’est pas de cet homme qu’il est question ici, mais du Pape quel qu’il soit, du successeur de Pierre sur lequel est bâtie l’Église du Christ, de ce ciment et de ce lien entre toutes les Églises, de cette papauté parfois vue comme un obstacle à l’œcuménisme mais qui en est sans doute l’un des meilleurs instruments entre les mains de la Providence divine. Il est le «serviteur des serviteurs de Dieu» et il est notre Père commun, le «Saint Père». Ce service et cette paternité sont une grâce, un charisme, pour tous les hommes et tous les pays. Encore faut-il que nous les recevions en esprit filial et en nous efforçant de nous placer à l’altitude de cette sollicitude universelle.

Quelques années après son élection au souverain Pontificat, Jean Paul II recevait à déjeuner des évêques occidentaux qui lui faisaient part de tous leurs soucis locaux. Je tiens indirectement de l’un d’eux la forte impression que lui fit le Pape en réponse à sa question: «Très Saint Père, en ce qui vous concerne, quelle est dans la vie actuelle de l’Église, votre préoccupation principale?». Réponse: «la Chine, bien sûr».

Dirons-nous donc que cette Église du Latran n’est qu’une église parmi d’autres, l’évêque de Rome un évêque parmi d’autres? On peut le dire, mais ce faisant on ne dit rien, rien de pertinent en tout cas. Car le Latran est une église parmi d’autres mais pas une église comme les autres. Et ce qui est dit de la cathédrale de pierre peut l’être aussi de l’Église de Rome et de l’évêque de Rome: parmi d’autres mais pas comme les autres. Il n’est pas difficile d’entendre et de lire autre chose, au nom de l’histoire ou d’interprétations de Vatican II, sous la plume d’éminents théologiens. Il me suffit de savoir que des frères martyrs se sont fait hacher menu pour ces vérités-là pour préférer leur foi à ces épiphénomènes théologiques. Ubi Petrus, Ibi Ecclesia. Là où est Pierre, là est l’Église. Ce n’est pas l’avatar d’une histoire fossilisant le dynamisme évangélique en centralisme romain. Ce n’est pas la maxime un peu simple d’un Père de l’Église fondant sa pastorale sur des facilités démagogiques. Ce n’est pas l’artifice rhétorique d’un ultramontanisme obsolète. C’est l’Évangile dans sa nudité, c’est le Christ dans sa radicalité, c’est le catholicisme dans toute sa beauté: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle.

Frères et sœurs, croyez-vous ce que nous allons tout à l’heure ensemble professer? Croyez-vous l’Église une, sainte, catholique et apostolique? Si oui, cette fête est votre fête, cette joie est votre joie et le «Saint Père» est votre Père comme l’Église est votre mère et votre âme le temple sacré du Seigneur. Que la Très Sainte Vierge Marie nous y aide, elle que nous invoquons comme Arche de la nouvelle Alliance, comme Maison d’or et comme Demeure consacrée à Dieu.