Homélie du Nativité du Seigneur (solennité de Noël, messe du Jour) - 25 décembre 2019

Et le Verbe s’est fait chair

par

fr. François Daguet

Voici la quatrième messe de Noël, après celle de la veille au soir, celle de la nuit, et celle du matin, dite encore messe des bergers. Elles ne sont pas de trop pour que nous entrions un peu dans le mystère de Dieu qui se fait chair. Et il y a comme un mouvement d’une messe à l’autre, d’un évangile à l’autre. La messe de la nuit nous a rapporté le récit de la naissance de Jésus, si étonnante, à l’écart d’une hôtellerie qui ne peut le recevoir. La messe de l’aurore nous a montré les bergers allant découvrir l’enfant et annoncer, les premiers, cette naissance. La messe de ce matin nous donne ce prologue si connu, mais si profond, de l’Évangile selon saint Jean. C’est que notre regard sur Noël doit sans cesse s’approfondir. Tout en demeurant dans la tendresse qui accompagne la naissance d’un enfant, saint Jean nous révèle que cet enfant n’est pas un enfant comme les autres, qu’il est le Verbe éternel, le Fils unique du Père. Ainsi nous sommes conduits de ce qu’il y a de plus humain — la naissance d’un enfant — à ce qu’il y a de plus divin — dans la Trinité, le Père envoie son Fils qui se fait petit enfant par l’œuvre de l’Esprit Saint. Thomas d’Aquin aime à dire que Dieu nous rejoint dans ce que nous avons de plus sensible, de plus charnel, pour nous élever et nous conduire aux réalités spirituelles. Nous en avons ici un témoignage manifeste. Dans l’enfant de la crèche de Bethléem, sans quitter la joie qui accompagne toute naissance, il nous faut essayer de reconnaître le Fils éternel, le Verbe, en qui tout fut créé.

Il est déjà invraisemblable, scandaleux pour les juifs, fou pour les païens, que Dieu se fasse homme. Mais pourquoi s’agit-il du Fils ? Le Père aurait très bien pu s’incarner, lui aussi, de même que l’Esprit. Mais non, ce qui nous est révélé, explicitement ce matin dans le Prologue de saint Jean, c’est que c’est le Fils qui a pris chair. Alors, pourquoi cet enfant Jésus est-il le Fils éternel du Père ? Redonnons la parole à Thomas d’Aquin qui se pose la question. Il répond qu’il était très convenant que le Fils s’incarne, car cette venue de Dieu dans la chair a pour but de redonner aux hommes la filiation qu’ils avaient perdue. On ne prête jamais suffisamment attention à la façon dont Dieu veut nous unir à lui. Il ne suffit pas, si je puis dire, qu’il nous fasse participer à sa vie, à ce qu’il est, il le fait en faisant de nous ses enfants. Ce n’est pas une image, une métaphore, c’est ce qu’il y a de plus vrai. Dans l’Épître aux Éphésiens (3, 15), saint Paul dit que c’est de Dieu le Père que toute paternité tire son nom. Dans la Trinité des personnes, Dieu le Père veut faire de nous ses enfants, par adoption, en nous unissant, en nous incorporant à son Fils éternel. Et ce Fils dont nous fêtons la naissance dans la chair, l’enfant Jésus, vient nous révéler cela et le réaliser. Dans l’Évangile selon saint Jean, à longueur de pages, nous entendons Jésus nous révéler le Père, nous dire qu’il en est le Fils, et qu’il vient pour nous faire entrer dans cette filiation adoptive. Au matin de la Résurrection, lorsque tout est accompli, Jésus dit à Marie-Madeleine : « Je monte vers mon Père et votre Père » (Jn 20, 17).

Voilà ce que nous célébrons aussi en cette fête de Noël : Jésus est « le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8, 29) et, tout au long de sa vie et de notre vie, il nous conduit au Père. Les liturgies de Noël ne cessent de le répéter : le Fils de Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne fils de Dieu. La bonne nouvelle de Noël, c’est que nous avons un Père, qui est infinie bonté, miséricorde, et qu’il n’a de cesse de nous donner son amour. La preuve ? Il nous envoie son Fils, qui se fait homme, petit enfant, pour nous redonner cette filiation perdue.

Cette bonne nouvelle, elle est peut-être meilleure encore aujourd’hui qu’hier. Car les hommes d’aujourd’hui ne cessent de tuer le père, les pères, de s’affranchir de toute filiation pour être enfin libres. Bien qu’il s’en défende en se croyant pur de toute influence, l’air de notre monde est imprégné des obsessions de Nietzche et de Freud qui promeuvent cette conviction qu’il nous faut tuer le père pour être enfin libres. Ce refus de toute paternité, qui va jusqu’à la proclamation de la mort de Dieu, plonge l’homme dans des errances inlassables, crée dans son cœur une béance qu’il cherche désespérément à combler sans jamais y parvenir. Le monde d’aujourd’hui ne montre-t-il pas avec évidence qu’il est devenu orphelin ? Derrière les cris des malheureux, qu’ils soient revêtus d’un gilet jaune ou d’un gilet de sauvetage, n’entendons-nous pas le cri de ceux qui n’en peuvent plus de cette errance dans un monde sans père, sans racine, sans sagesse ? Ces « fêtes de fin d’année » sans objet ne sont-elles pas désespérantes ?

En ce jour de Noël, le temps n’est pas à l’analyse des causes ou à l’incrimination des coupables, mais à la joie de la réponse de Dieu : il envoie son Fils pour que nous retrouvions le Père. Voilà ce que nous devons dire à ceux qui nous entourent. Cette fête n’est pas vide, elle est pleine de l’amour du Père pour nous. C’est en nos cœurs que le Verbe veut prendre chair aujourd’hui. Et si nous l’accueillons, alors le Père se penchera vers nous pour nous dire : « Tu es mon fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré » (He 1, 5). Et cela, il veut le dire à tous les hommes : à nous de le leur faire connaître.