Homélie du 5 avril 2020 - Dimanche des Rameaux

Le visible et l’invisible de la Passion

par

fr. Henry Donneaud

Dans la Passion de Jésus, que nous allons écouter, il y a ce que l’on voit et il y a ce que l’on ne voit pas.
Qu’allons-nous voir ? Nous allons voir ce qui ressemble à un spectacle bien humain, non sans similitude, d’ailleurs avec l’épreuve qui affecte notre monde depuis quelques semaines : comme une baudruche qui se dégonfle, une ardeur et un enthousiasme qui tournent au drame, un élan vigoureux qui se change en angoisse, une course puissante qui s’essouffle avant de s’immobiliser dans la mort.

Dans la première partie du récit de la Passion, Jésus agit en chef, en battant, en décideur. C’est lui qui mène la danse. Il donne des ordres : allez à la ville, chez untel… ; il met en garde : l’un de vous me livrera ; il prend des décisions et pose des gestes forts qui regardent loin, très loin, dans la longue durée de son Église : Prenez, ceci est mon corps, mangez, ceci est mon sang. À Gethsémani, encore, il affronte l’épreuve face à face ; il va et vient, s’éloigne et revient plusieurs fois ; il réveille et rabroue ses disciples ; il veille pour eux, puis les mobilise pour l’ultime combat : Levez-vous, partons d’ici. Et puis, soudain, il perd l’initiative et ne maîtrise plus rien. Il se laisse mener dans une course à l’envers, une anti-course, une trajectoire accablante de passivité résignée, d’essoufflement, d’épuisement, d’évidement total, de silence. Il ne décide plus où il va : les gardes l’emmènent à Caïphe ; les grands prêtres l’emmènent et le livrent à Pilate ; Pilate le livre à la foule ; les soldats l’emmènent pour le crucifier. Il ne dit plus rien, ou presque, sinon une réponse elliptique aux grands prêtres, puis à Pilate : C’est toi qui le dis et, sur la croix, un ultime cri d’angoisse : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Oui, voilà ce que nous voyons et entendons. Un grand projet qui finit mal, une ambition enthousiaste qui vire au drame. Cela ressemble à tant de nos projets humains, même les plus justes, les plus nobles, qui ont cru pouvoir vaincre le mal et ont été emportés par lui. Pour ne pas parler de notre projet planétaire de bien-être sans limite, de confort matériel et de loisirs enivrants, qui, soudainement, semble si malmené, comme au bord du précipice.
Mais dans la Passion de Jésus il y a aussi ce que l’on ne voit pas, ce que l’on n’entend pas, ce qui soutient invisiblement la déroute du Crucifié et la change déjà en victoire : l’amour infini de Dieu qui a voulu vaincre lui-même nos peurs et notre complicité avec le mal, de l’intérieur même de notre faiblesse, en assumant l’épreuve du mal jusqu’au bout, en supportant le poids du péché jusqu’à la mort. Ce qui semble de l’extérieur un processus d’échec, d’effondrement et d’épuisement, est en fait une course de vitesse, qui s’accélère à Gethsémani, et se termine par un sprint toujours plus rapide et ardent vers la Croix. Moins Jésus parle, plus l’amour crie en lui. Moins il avance, épuisé, abattu, plus rapidement il bondit en amoureux vers le Golgotha. Moins il décide, moins il résiste, moins il se défend, et plus la volonté du Père triomphe en lui ; plus il subit en se laissant faire, et plus s’impose en lui et par lui la force de l’amour divin. Plus il souffre et plonge dans la mort, et plus il écrase l’adversaire. Le chemin de croix ressemble à une défaite : c’est en vérité la course du bien-aimé vers sa bien-aimée. Jésus tombe trois fois : trois fois, en vérité, il s’est précipité pour embrasser plus amoureusement notre humanité épuisée. Il se laisse clouer sur la croix : c’est sur le lit des noces qu’il accourt pour s’unir définitivement à celle dont il veut faire son épouse pour l’éternité.

Voilà, frères et sœurs, ce qu’il nous faut regarder, ou plutôt contempler aujourd’hui, dans un regard qui ne peut être que celui de la foi : et ceci et cela, et le visible et l’invisible, et la déroute et le triomphe, le triomphe dans la déroute, l’amour vainqueur dans la souffrance et la mort. Non pas deux chemins de croix superposés l’un sur l’autre, mais un seul chemin de croix, dont la ténèbre et la déréliction sont entièrement supportées par la force infinie de l’amour de Dieu. Comment comprendre, alors, comment accueillir en nous cette vérité déroutante de l’amour de Dieu sans laquelle nous resterions tous prisonniers de la mort ?

L’amour de Dieu pour les hommes se manifeste au plus point dans sa miséricorde. Or être miséricordieux, c’est soulager la misère de l’autre, c’est venir au secours de sa faiblesse. Pour Dieu, être miséricordieux c’est donc venir efficacement au secours de notre faiblesse. Or quel est notre point de faiblesse principal ? Depuis le péché de nos premiers parents, c’est la peur, la peur de la mort, conséquence du péché. Pourquoi cela ? Être faible, c’est manquer de force. Or la force comporte un double aspect : d’une part, elle nous permet d’être audacieux, d’entreprendre, d’affronter et de vaincre les obstacles ; d’autre part, elle nous rend capable de résister, de tenir bon dans l’épreuve. Or depuis le péché de nos premiers parents, l’homme n’a pas perdu grand-chose de sa capacité à conquérir, à inventer, à maîtriser, à dominer ; il l’a même multiplié afin de ne plus avoir à dépendre de Dieu, à faire confiance à Dieu, afin de se protéger et se sauver par lui-même, en ne comptant que sur lui-même, — ce que notre monde contemporain nous montre, et nous montre à l’excès, semble-t-il. Par contre, l’homme reste fragile, très fragile, démuni dans sa capacité à maîtriser sa peur. La peur grandit à mesure que se creuse l’écart entre la montée du danger et la fragilité des appuis. Que le danger soudain menace sans moyens de secours à portée de main, et l’homme, redevenu comme un enfant coupable, méfiant envers Dieu, s’effondre dans la peur, paralysé, tétanisé, voyant la mort fondre sur lui.

C’est précisément là que Dieu vient nous secourir, dans ce point de vulnérabilité qui est nôtre. C’est en habitant notre peur, en entrant dans notre méfiance envers Dieu, que Jésus est venu lui-même nous faire miséricorde et nous sauver. Dieu a déployé sa force infinie non pas en attaquant, en dominant, en écrasant l’adversaire avec des légions d’anges, mais en laissant un homme, son Fils le Verbe incarné, tenir bon jusqu’au bout face à l’adversaire. Lui, le juste sans péché, l’innocent absolu, qui ne méritait en rien la condamnation, il a tenu bon contre ses accusateurs et ses bourreaux, dans une confiance obscure mais totale envers son Père. Il a éprouvé la peur de la mort, il s’est laissé recouvrir par elle, — à Gethsémani d’abord : Mon âme est triste à mourir, Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi, — puis sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Mais la peur, pour la première fois dans un cœur d’homme aussi injustement éprouvé, n’a pas eu le dessus. Comme le grand prêtre le prophétise au pied de la croix, avec une ironie qui ignore et méprise sa propre vérité : Il s’est confié à Dieu ; qu’Il le délivre. Oui Jésus, au cœur de l’angoisse, à travers l’angoisse, s’est confié à son Père, il a tenu bon dans la confiance. Il a déployé le plus extrême de sa toute-puissance divine en ne résistant pas au mal, en tenant bon dans l’amour et le pardon qu’il est venu nous apporter. En lui, un homme est redevenu capable, du fond de la peur, de vaincre radicalement la peur en faisant confiance totale, jusqu’à la mort, à l’amour de son Père. Et de sa croix, jailliront pour nous l’eau et le sang de la vie nouvelle qui nous associent à sa victoire en nous délivrant du péché et de la peur la mort.

Voilà, frères et sœurs, ce qui se voit et ce qui ne se voit pas dans la Passion de Jésus que nous allons maintenant écouter. Notre monde, lui aussi, voit qu’il s’essouffle. Il retient son souffle. Son ardeur conquérante s’enraye. La peur le gagne. Il semble entrer dans un long chemin de croix. Mais ce qui ne se voit pas, c’est la force de l’amour de Dieu pour le monde, lui qui a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils pour que le monde soit sauvé par lui. Notre agitation humaine en tous sens est trop souvent vide de confiance en Dieu, à l’envers de la confiance, comme une défiance envers lui. Alors que cette course folle se trouve brutalement stoppée, accompagnons Jésus dans sa Passion. Laissons-le répandre en nous la force de son amour, la puissance de sa confiance, la douceur de sa miséricorde.