Homélie du Baptême du Christ - 10 janvier 2016

L’Église aux cieux ouverts

par

fr. Emmanuel Perrier

« Il advint au moment où tout le peuple était baptisé et où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, que le ciel s’ouvrit. »

Laissez-moi vous dire, chers frères et sœurs, que le ciel ne s’ouvre pas comme ça. Le ciel n’est pas une robe azurée qu’un simple coup de canif suffit à déchirer. Un ciel, ça se couvre, ça s’éclaircit, ça se détraque, mais ça ne se déchire pas, parce qu’un ciel c’est du lourd, du costaud, c’est de l’étoile et du soleil en veux-tu en voilà, des espaces à perte de vue télescopique, de l’énergie et de la matière en quantités inimaginables. C’est bien simple, un ciel, ça se déchire pas. Et pourtant les évangélistes nous assurent du contraire. Le baptême du Christ, ça déchire du ciel. Ça déchire grave, même.
Alors, bien sûr, on peut se demander comment cette déchirure a pu se manifester. Est-ce que ce fut un évènement corporel, une vision, ou une hallucination ? Eut-il la forme d’un trou ou le mouvement d’une tapisserie qui s’effondre ? On ne sait pas. Saint Marc nous précise juste que c’est le Christ qui vit le ciel s’ouvrir. Mais le comment ? importe finalement assez peu. Car l’essentiel est qu’il y a quelque chose dans le baptême du Christ, quelque chose de tel que le ciel s’en trouve déchiré.

Le prophète Isaïe apporte l’explication : Ah ! Seigneur ! Si tu déchirais les cieux, et si tu descendais ! (Is 63, 19). Si le ciel se déchire, c’est pour laisser passer Celui qui demeure au-delà des cieux. La création s’échancre pour frayer la voie à son Créateur, l’assemblée de la cour céleste se fend et s’agenouille à l’avancée de son roi. Saint Luc ne nous rapporte pas autre chose : Il advint que le ciel s’ouvrit et l’Esprit-Saint descendit sur le Christ comme une colombe.
Permettez-moi de souligner l’aspect déroutant de cette entrée en scène : tout ce chamboulement astral, ce roulement de tambour cosmique et qu’est-ce qu’on voit descendre ? un volètement de plumes, un bruissement d’ailes, une innocente colombe. Ça, c’est l’Esprit-Saint tout craché, le genre invisible, tout en discrétion. Il remue le ciel, mais quand Il arrive près de nous, Il se confond avec une insaisissable colombe.

Donc, l’Esprit-Saint descend. Il vient au-dessus du Christ, par conséquent Il vient pour le Christ. Mais pour quoi faire ? Vient-Il pour sanctifier le Christ dans son baptême comme il en va pour nous ? Car nous, nous avons été baptisés dans l’eau et dans l’Esprit-Saint, en même temps. Mais le Christ n’avait pas besoin de recevoir l’Esprit-Saint au moment de son baptême, lui qui fut saint dès le premier instant, dès l’Annonciation. C’est pourquoi l’Esprit est descendu sur lui non pas pendant son baptême mais après son baptême, alors qu’il était en prière. Il y a donc un lien entre la prière de Jésus et la descente de l’Esprit-Saint. C’est ce que Jésus expliquera à ses disciples avant sa Passion :

Je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur, pour qu’il soit avec vous à jamais, l’Esprit de Vérité que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas — le monde ne voit qu’une colombe — ni ne le reconnaît. Vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il est en vous (Jn 14, 16–17).

Ainsi, lorsque Jésus se tient en prière après son baptême, il prie son Père, et le Père envoie l’Esprit-Saint pour qu’Il demeure avec les disciples.

Alors, prêtons un instant d’attention à ces disciples. Au moment du baptême de Jésus, les disciples qui sont présents, ce sont les disciples de Jean-Baptiste. Or voici comment saint Luc rapporte les évènements : les disciples de Jean-Baptiste se sont fait baptiser, ils se sont convertis, ils ont renoncé au péché et ils se tiennent maintenant au bord du Jourdain, entourant Jésus que Jean vient de baptiser. Jésus remonte de l’eau, il est au milieu d’eux et il se met à prier son Père. C’est à ce moment précis que les cieux se déchirent et que l’Esprit descend.

Mais dites donc, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Est-ce que ça ne vous rappelle pas l’Alliance de Dieu avec son peuple au Sinaï ? Moïse avait rassemblé le peuple au pied du Sinaï, après que le peuple se fût lavé et sanctifié :

Qu’ils se tiennent prêts, avait averti le Seigneur, car je descendrai aux yeux de tout le peuple sur la montagne (Ex 19, 9s).

Est-ce que ça ne vous rappelle pas aussi la Pentecôte ?

Ils se trouvaient tous ensemble en prière dans un même lieu quand tout à coup vint du ciel un vent violent, et ils virent des langues de feu, qui se partageaient et il s’en posa une sur chacun d’eux (Ac 2).

L’Esprit-Saint qui descend, l’Esprit-Saint qui descend encore et encore, sur le peuple de l’Alliance autour de Moïse, sur les disciples de Jean-Baptiste autour de Jésus, sur les apôtres autour de Marie. Les cieux tremblent et descend la nuée lumineuse, le ciel se déchire et descend une forme de colombe, le ciel gronde et descendent les langues de feu. Et toujours la purification qui dispose à cette descente, et toujours la prière au centre, et toujours une manifestation de Dieu.

Mais ce qui est intéressant est qu’il y a une gradation dans cette manifestation. L’Esprit ne déchire pas les cieux pour se promener ou se répéter. Il innove, à chaque fois Il va un peu plus loin dans son don : au Sinaï le don de l’Alliance, au Jourdain le don de la foi au Christ le Fils de Dieu, au Cénacle le don de l’Évangile pour toutes les nations. À chaque fois le don de l’Esprit-Saint approfondit et étend sa présence dans l’humanité, à chaque ouverture des cieux, l’Église de Dieu avance vers sa plénitude : sans cesse renouvelée dans sa sainteté, sans cesse unie au Mystère même de Dieu. Et aujourd’hui encore, et demain, et jusqu’à la fin des temps, l’Esprit ne cessera de déchirer les cieux pour être donné, à chaque baptême, dans chaque sacrement, dans chaque annonce de l’Évangile, dans chaque mouvement d’amour de Dieu et du prochain. Disons-le clairement, avec l’Esprit-Saint, les cieux n’ont jamais le temps de se refermer, l’Esprit ne s’arrête jamais de descendre. L’Église vit en permanence à ciel ouvert.

Dans cette immense histoire de la sanctification de l’humanité, le baptême du Christ occupe une place centrale. En cet instant où l’Esprit repose au-dessus du Christ, en cet instant où Il nous manifeste la sainteté de Jésus, en cet instant où Il fait naître notre foi au Christ Seigneur et Sauveur, Il nous montre aussi le fruit de cette foi. Car par le baptême, nous ne sommes plus hors du Christ, nous ne sommes plus comme les disciples de Jean-Baptiste qui regardaient le Seigneur remonter du Jourdain. Nous avons été attachés au Christ comme des membres de son Corps qui est l’Église. En reposant sur le Christ, c’est sur nous que l’Esprit repose puisque nous sommes les membres du corps du Christ. Levons nous aussi les yeux pour voir les cieux se déchirer, regardons l’Esprit descendre sur notre Tête, le Christ, et se répandre sur nous, nous qui sommes ses membres.