Homélie du 4e DC - 10 mars 2013

L’église en procès

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Cet homme était aveugle de naissance. Avec de la boue sur les yeux, sur la parole de Jésus, il se lave à la fontaine et il voit clair. La fontaine s’appelle «Siloé» et le narrateur précise que ce mot signifie «envoyé». Or dans l’évangile de Jean, Jésus se déclare lui-même «envoyé de Dieu». Il est donc clair que le geste accompli par cet homme représente le baptême qui fait les enfants de Dieu. Qui est cet homme? Si le récit ne nous dit pas son nom, c’est intentionnellement. Ce non-voyant devenu clairvoyant représente tout chrétien, qui, par le baptême, passe des ténèbres à la lumière, de l’ignorance à la connaissance de Dieu. Un détail du récit surprend: Jésus fait de la boue et la met sur les yeux de l’aveugle. Ce geste évoque le verset de la Genèse où le créateur façonne l’humanité avec la poussière du sol à qui il donne part à l’esprit; ainsi, le récit de l’évangile nous enseigne que le baptême au nom de Jésus-Christ est une nouvelle création, puisqu’elle fait passer de la vie marquée par la mort à la vie éternelle. Cet homme nous représente donc quand il se lave à la piscine baptismale et quand il devient clairvoyant. Tout ceci est bien connu, aussi je voudrais relever un point qui l’est moins. Cet homme nous représente encore par ce qu’il a vécu à la suite de cette transformation. Il est tout aussitôt mis en examen; un procès commence.

Les voisins qui l’avaient vu mendier savent qu’il était aveugle, mais ils ne se compromettent pas davantage en disant qu’ils ne savent rien de sa guérison. Devant les autorités, ses parents se taisent; s’ils reconnaissent que leur fils né aveugle voit clair, ils considèrent que, devenu adulte, il est assez grand pour répondre de ses actes. Les scribes l’accablent de leur mépris; ils le considèrent comme un handicapé qui n’a jamais su lire et donc que son propos ne peut être pris au sérieux. Les pharisiens, très attachés à l’observance religieuse, relèvent qu’il n’a pas respecté les règles du sabbat et donc qu’il est un pécheur. Les disciples de Jésus eux-mêmes l’avaient enfermé dans le péché. Quant aux autorités, elles l’expulsent de la communauté. Un point me paraît essentiel à souligner: Que dit l’aveugle guéri à tous ces gens? Il ne sait dire qu’une chose: «J’étais aveugle et maintenant je vois!».

Oui, cet homme nous représente en ce procès où les juges refusent de reconnaître les faits. Comme ce premier chrétien jadis, aujourd’hui les chrétiens dans le vaste monde sont en procès. Nos frères chrétiens en pays musulmans sont victimes d’un rejet systématique… Pensons à notre difficulté de vivre la foi dans notre société qui n’est pas seulement sécularisée, mais hostile, de bien des manières. La culture dominante use d’une arme très efficace contre les chrétiens. Ceux-ci sont qualifiés de «croyants». Or ce qualificatif est corrosif, car le qualificatif de «croyant» dit l’adhésion à une croyance. Or aujourd’hui dans le langage courant, le mot «croyance» désigne une forme approximative de vérité, une opinion, voire une illusion, que l’on tolère tant qu’elle ne s’affirme pas trop fort. Non ce n’est pas une croyance, entendue dans le sens actuel, qui fait le chrétien! C’est la foi. La foi: Lumière de Dieu, participation à la vie de Dieu, conscience de sa présence, entrée dans la voie exigeante qu’implique le commandement de l’amour. Que faire face à cette corrosion, sinon dire comme l’aveugle qui nous représente: «J’étais aveugle et maintenant je vois»?

Être chrétien en effet c’est oser dire en vérité ceci: «J’étais aveugle quand j’ignorais le chemin du salut et maintenant, par la parole de Dieu, je vois où est le chemin de la vie. J’étais aveugle, quand le ressentiment et la jalousie habitaient mon cœur et maintenant je vois que, par le pardon de Dieu, je suis né à la paix, en famille comme en communauté de vie. J’étais aveugle, quand j’étais pris dans mes convoitises et mes désirs de posséder ou de jouir, et je vois que, par le Nom de Jésus, un espace s’est ouvert pour une relation respectueuse de l’autre. J’étais aveugle, quand j’étais enfermé dans mon désespoir et dans un certain cynisme, et je vois que, par l’Esprit de Jésus, je suis né à l’espérance et à la confiance. J’étais aveugle quand j’étais enfermé dans ma suffisance et dans l’indifférence et je vois que par le baptême au nom de Jésus, j’ai entendu l’appel m’invitant à donner non seulement un peu d’argent, un peu de temps, mais quelque chose de mon cœur et de ma vie. J’étais aveugle, quand je prétendais tout savoir et la rencontre de Jésus m’a donné de voir qu’il y avait devant moi un infini d’amour et de beauté, le visage de Dieu. Comme l’aveugle en procès, nous ne pouvons que dire: «J’étais aveugle et maintenant je vois». En évoquant ces transformations, il apparaît que nul ne peut y avancer seul et qu’il faut vivre dans une communauté pour tenir bon le pas gagné; cette communauté c’est l’Église, le peuple de Dieu en marche. Sur ce point, il me semble utile de dire que la pratique du carême n’est pas seulement une invitation au repentir et à l’expiation des fautes. Le carême est un temps pour prendre des forces: Prier personnellement, lire la Parole de Dieu et participer pleinement à l’eucharistie!

Avant la communion, la prière qui suit le Notre Père s’exprime ainsi: «Donne-nous la force dans l’épreuve et le combat de cette vie où nous attendons la bienheureuse espérance, la manifestation de Jésus-Christ notre Sauveur». A la fin du récit, l’aveugle devenu clairvoyant s’adresse à Jésus en l’appelant «Fils de l’homme». Vous savez que ce titre vient de l’apocalypse où Celui qui vient à la fin des temps est appelé «Fils de l’homme». Comme l’aveugle guéri, laissons monter en nous l’impatience du jour où tout sera manifesté dans la lumière, le Jour où viendra dans l’éclat de la lumière celui qui fut crucifié et que Père a ressuscité pour faire de lui le principe d’un monde nouveau. Lui le resplendissement de la gloire de Dieu, celui qui a notre foi, Jésus-Christ. Lui, dont nous attendons la pleine manifestation, dans la pleine lumière. Alors, les yeux grands ouverts, nous verrons Dieu.