Homélie du Épiphanie - 4 janvier 1998

L’Épiphanie, ou la catholicité du salut

par

fr. Benoît-Dominique de La Soujeole

        Le temps de Noël est marqué par une révélation peut-on dire intime, réservée au peuple élu. Les bergers de Bethléem, le vieillard Siméon, la prophétesse Anne sont les destinataires et les témoins de cet avènement. Le Sauveur devait naître du peuple élu, être un de ses membres issu de la souche de Jessé, fils de David. Mais le mystère le plus profond du fils de Marie est qu’il est le Sauveur du monde, le nouvel Adam. Si tous les hommes ont péché dans le vieil Adam (Rm.5,12), tous sont sauvés par le nouvel Adam (1 Co. 15,22). Dès lors toute l’ancienne Alliance, temps des préparations et des annonces, laisse la place à la nouvelle Alliance qui en est la consommation. Isaïe l’avait annoncé: tous les hommes vont converger vers Jérusalem (1ère lect.), et S. Paul affirme que le moment est venu: tous les hommes ont le même héritage que celui des juifs (2ème lect.). En somme, aujourd’hui, dans la personne des mages, le mystère du salut est manifesté à la terre entière; c’est l’universalité, mieux la catholicité du salut qui se révèle.

        Cette catholicité peut se comprendre de deux façons également importantes; il y a une catholicité extensive ou « quantitative », et une catholicité intensive ou « qualitative ».

        La catholicité extensive est d’abord l’universalité de tous les hommes. A l’universalité du péché d’Adam répond l’universalité de la rédemption. Il n’y a plus un peuple, une race, une langue et une nation privilégiés, mais de tous les peuples, de toutes les races, de toutes les langues et de toutes les nations le Seigneur va tirer le peuple de ses fils, la communauté qui portera son nom. C’est dire que les distinctions, même légitimes, entre les hommes ne se retrouveront pas dans la communauté chrétienne:  » L’Église n’est ni latine, ni grecque, ni slave, mais catholique  » disait le Pape Benoît XV. La tradition qui représente les trois rois mages comme appartenant l’un à la race blanche, l’autre à la race noire et l’autre à la race jaune ne signifie pas autre chose. Plus encore, la catholicité du salut est affirmée par saint Paul de façon radicale s’il en est:  » Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme: vous n’êtes tous qu’un dans le Christ Jésus.  » (Ga 3,28). C’est dire que le salut inaugure pour tous les vivants une unique relation avec Dieu: tous sont fils d’un même Père et par conséquent frères. De cette universalité découlent deux autres: le salut doit toucher tous les lieux, la terre promise c’est le monde réconcilié avec Dieu; le salut doit toucher tous les temps, et c’est pourquoi il se transmet de génération en génération.

        L’adoration des mages souligne aussi la catholicité intensive ou qualitative du salut. Offrant l’or au roi, l’encens à Dieu et la myrrhe à l’homme crucifié, les mages témoignent du mystère de cet enfant et de sa destinée. C’est l’universalité, la totalité de la foi qui est ici affirmée: Cet enfant est Dieu parmi nous; il réalise le salut par le don de lui-même sur l’autel de la croix. Cette foi est la même pour tous, il n’y a pas de plus ou de moins selon les hommes, cette foi est catholique, elle embrasse la totalité de la Révélation. De même les sept sacrements sont-ils les actes par lesquels le Christ nous donne la totalité de ce qu’il nous a révélé. A cette universalité du don de Dieu doit répondre l’universalité de la réponse de l’homme: ce n’est pas tel ou tel aspect de notre vie qui est chrétien, mais notre vie entière qui tend à être totalement christianisée. C’est là le sens le plus profond et déterminant de l’affirmation selon laquelle je suis catholique: je veux vivre toujours davantage de la totalité du salut. La catholicité intensive est ainsi comme la racine de la catholicité extensive.

        Frères et sœurs, la tentation est grande chez les hommes de restreindre cette universalité du mystère chrétien. La restreindre à certaines cultures, à certaines époques, à certains hommes, à certaines données de foi, à certains sacrements, à certains aspects de notre vie… Catholicité extensive et catholicité intensive vont ensemble; réduire l’une c’est réduire l’autre. Le geste des mages inaugure l’attitude chrétienne fondamentale: en approchant inlassablement le Christ avec l’or de nos activités humaines, l’encens de notre adoration et la myrrhe de notre mort à nous-mêmes pour vivre en lui, c’est là notre participation propre à l’Eucharistie, nous le recevons lui-même, lui le catholique par excellence, pour être configurés à lui.