Homélie du 3e DC - 2 mars 1997
fr. Benoît-Dominique de La Soujeole

L’Évangile qui vient d’être proclamé (Jn 9,1-41) contient comme un refrain qui revient sept fois tout au long du récit: les yeux ouverts. L’aveugle de naissance rencontra le Christ, et celui-ci lui ouvrit les yeux. C’est bien sur ce fait – il s’agit d’un récit et non d’une parabole – que l’évangéliste insiste. Mais ce fait par lui-même ne serait que peu de chose s’il n’était suivi d’un enseignement sur la lumière qui s’achève par la révélation que le Christ fait de son mystère. Il y a là un cheminement en trois étapes qui sont comme les trois enseignements de l’Évangile d’aujourd’hui.

Les yeux sont ouverts, des yeux aveugles ne voient rien. Mais à eux seuls les yeux ne suffisent pas pour voir, il faut encore de la lumière. En pleine nuit, aveugles comme voyants sont dans la même situation. La lumière ne fait pas exister les choses mais leur permet d’être vues. Cependant, des yeux ouverts en pleine lumière ne suffisent pas encore pour voir vraiment; il faut en outre qu’un objet soit placé face à la personne pour qu’elle le voit. Regarder en pleine lumière le vide revient à ne rien voir. Jésus se révèle aujourd’hui comme celui, et celui-là seul, qui est éclairé.

Seul Jésus peut ouvrir les yeux. Pourquoi? La question des disciples ( » Seigneur qui a péché pour que cet homme soit né aveugle? « ) nous met sur la voie: c’est bien un péché qui est à l’origine de cette cécité native, non un péché de l’aveugle ou de ses parents, mais le péché des origines, celui qui frappe tous les hommes venant en ce monde. Jésus vient ôter cette blessure et le récit est clairement baptismal:  » Va te laver…  » – c’est en passant par les eaux du baptême que chacun de nous a été restauré dans une dignité qui était perdue. Nous sommes tous nés aveugles, nous sommes tous des miraculés du baptême.

Seul Jésus peut donner à des yeux à nouveau ouverts la lumière. Restauré dans sa dignité filiale, l’homme à lui seul ne peut rien. Il lui faut sortir de la nuit, rencontrer le Christ-lumière, le Christ qui révèle. Le Seigneur éclaire notre intelligence graciée, non seulement pour qu’elle ait accès au mystère du Dieu Un et Trine, mais aussi et inséparablement pour qu’elle puisse considérer toutes les réalités qui font la vie de l’homme. Nous n’avons pas une vie chrétienne, une vie familiale, une vie sociale, une vie professionnelle… qui seraient séparées et suivraient des logiques différentes, mais une seule vie, une seule lumière qui éclaire tout. La clarté de la foi se projette sur tout, absolument tout.

Seul Jésus, en définitive, est cela même que l’œil éclairé cherche à voir. C’est lui-même qui est à voir, non seulement en sa présence eucharistique dans laquelle il va se manifester maintenant pour nous, mais en sa présence multiple et permanente dans la personne du prochain, surtout le petit et le pauvre, et jusque dans les événements de notre vie en lesquels il faut chercher à discerner sa volonté à l’œuvre. L’Évangile s’achève par cela: les yeux ouverts en pleine lumière le Christ se présente et reçoit l’adoration de cet homme qu’il vient de guérir.

Notre vie entière est marquée par cette guérison baptismale qui est la vraie naissance, par cette lumière qui ne cesse d’augmenter en intensité, par cette personne du Christ que l’on rencontre de plus en plus souvent, dans l’intimité de laquelle on vit de plus en plus. Le carême en ce temps où nous veillons à poursuivre ce chemin et à restaurer ce que nos péchés personnels ont obscurci. Aveugles de naissance miraculés dans les eaux du baptême, nous pouvons devenir borgnes ou aveugles par accident, nous détourner de la lumière pour vivre dans la nuit, connaître enfin ce vide du regard si nous perdons cette présence personnelle et communautaire du Christ. Notre foi, dans ces trois aspects, peut être mise à mal, elle peut devenir cette foi morte qui sera notre jugement et non notre salut. Ce temps de pénitence que nous sommes en train de vivre doit nous faire passer des ténèbres à la lumière, doit nous redonner la vraie présence du Christ dans nos vies. Alors, dans la nuit de Pâques, nous verrons se lever le Soleil de justice, nous entrerons dans la vérité tout entière.