Homélie du 30e DO - 23 octobre 2005

L’Esprit d’amour

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Une fois encore, Jésus nous rappelle que l’amour accomplit la Loi et les prophètes (Mt 22, 35-39). Il ne fait pas seulement œuvre de moraliste, et nous nous souvenons qu’il nous a dit: «Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés». L’important et le difficile sont dans le «comme». Pour le comprendre, je commencerai par une évocation littéraire.

1. Ce fut par devoir plus que par plaisir que j’ai lu un roman pour préparer un débat télévisé. Ce roman repose sur une fiction: à partir de sang pris sur un linge qui aurait enveloppé le corps de Jésus mort, des scientifiques américains auraient réussi à faire un clone de Jésus – le but de l’opération étant d’obtenir un nouveau messie qui assurerait la suprématie des États-Unis sur le monde. Ce qui est triplement absurde! Arrivé à l’âge adulte, l’homme issu de ce clonage découvre son origine; il est mis en condition par une équipe d’experts religieux qui lui inculquent ce qui devrait le faire reconnaître comme messie. Mais ça ne marche pas: il a beau essayer de guérir, de marcher sur les eaux, de multiplier les pains, de pacifier le cœurs blessés par la vie, de parler de fraternité… ça ne marche pas. Ce roman montre par la négative qu’en nous demandant d’aimer comme lui, Jésus ne nous demande pas de mimer son comportement, ni de refaire à l’identique ce qu’il a fait: il nous demande d’aimer selon notre situation qui ne saurait être la même que la sienne. Oui, les chrétiens mariés vivent l’amour qui fonde leur couple et leur famille…. Alors que Jésus n’était ni marié, ni père de famille. Nos métiers sont fort différents de ce qu’il fit… Bref, nous ne répétons pas à l’identique les gestes de Jésus et son commandement d’amour implique que nous inventions un chemin qui soit le nôtre. L’évangile nous invite à être créateur. Qu’est-ce en effet qu’aimer, sinon faire en sorte que celui que l’on aime devienne lui-même? Qu’est-ce qu’aimer, sinon œuvrer intelligemment pour que celui ou celle que l’on aime atteigne et vive vraiment sa pleine mesure d’humanité?

2. Si le roman évoqué est une œuvre de fiction, le danger qu’il manifeste est bien réel, à l’image des prêtres et légistes qui sont les adversaires de Jésus et à qui il est obligé de rappeler que la Loi et les Prophètes se résument dans le commandement d’aimer (Mt 22, 35). Il est hélas vrai que certains, dans leur ferveur religieuse, cherchent leur identité par l’imitation immédiate de Jésus. Des reportages nous ont montré qu’il existe dans le monde des régions où certains se font crucifier, clouer sur une croix, le Vendredi Saint… Quoi de plus contraire à la parole du prophète reprise par Jésus: «C’est l’amour que je veux et non le sacrifice»? Ou encore ce propos d’un prêtre, quelque peu infatué de lui-même, me disant qu’il devenait le Christ quand il célébrait l’eucharistie; son argumentation était la suivante: pendant la messe il dit: «ceci est mon corps» et le pain devient le corps du Christ, mais comme il a dit: «mon corps» c’est que, pendant la messe, son propre corps devient aussi le corps du Christ… et qu’il était ainsi enraciné dans sa position d’autorité – oubliant manifestement la parole de Jésus qui invitait les apôtres à vivre dans l’humble amour de tous. Qu’est-ce qu’aimer sinon se mettre au service des autres? Comment le faire sans renoncer à son désir de toute-puissance?

3. Derrière ces caricatures (dont vous excuserez le caractère sommaire), il y a une grave omission : la référence au Saint-Esprit. En effet,Jésus ne laisse rien à ses disciples – pas de texte écrit, pas de relique, pas de recette pour guérir… – il donne infiniment mieux: il donne le meilleur de lui-même, l’Esprit Saint, l’Esprit du Père;l’esprit par lequel il est le Fils éternel. Or seul cet Esprit permet de vivre dans l’amour et d’accomplir le commandement du Seigneur. Car aimer est une joie, mais c’est aussi bien difficile et il y a aussi dans l’amour bien des souffrances. Nul ne peut de lui-même le réaliser, si l’Esprit Saint ne vient l’habiter.

Dans les caricatures évoquées à l’instant, on voit bien cet oubli de la source de l’amour. Le bon père qui se prenait pour le Christ entendait la célébration eucharistique comme un acte magique à son pouvoir. Les textes de la prière eucharistique sont clairs: c’est l’Esprit Saint qui consacre les offrandes pour en faire le sacrement de la présence du corps et du sang du Christ ressuscité nous donnant part à sa vie.

4. Le commandement de l’amour accomplit la Loi et les Prophètes parce qu’il n’est pas seulement une règle morale. Le commandement d’amour veut nous donner part à la vie même de Dieu. Jésus nous donne son Esprit, l’Esprit Saint qui est Amour. Par ce don, Jésus nous associe à la vie de Dieu et nous fait participer, non à la vie du Dieu des philosophes, des moralistes et des savants ni du Dieu Tout-puissant de l’Islam, mais bien à la vie divine qui est l’amour qui lie dans l’unité de l’Esprit Saint, le Père et le Fils. Dieu se fait intime à notre cœur pour que nous réalisions pleinement ce que Dieu veut que nous soyons: participants de la vie du Père et du Fils et du Saint Esprit.

«Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés»: entendons, dans la communion de vie qui est celle qui fait que Dieu est Dieu, Père,Fils et Saint Esprit.

Ubi caritas et amor ibi Deus est, chante la liturgie latine:là où sont amour et charité Dieu est présent!Quel Dieu? Celui que nous confessons être Père,Fils et Saint-Esprit.