Homélie du 4e dimanche de Carême - 11 mars 2018

L’œil de l’intelligence et la pupille de la foi

par

fr. François Daguet

Il n’est pas nécessaire de faire une retraite d’une semaine pour découvrir que cet aveugle-né qui rencontre Jésus, c’est moi, c’est vous, c’est chacun de nous. Pour voir, il faut réunir deux choses : un organe de vision, et la lumière. L’œil ne sert à rien sans la lumière. Eh bien, sous le signe de la guérison de l’aveugle, le Christ nous fait comprendre qu’il nous offre la lumière de la foi, cette lumière de l’âme et de l’esprit qui nous fait adhérer à lui, reconnaître pour vrai ce qu’il dit, obéir à ce qu’il nous commande ou recommande. L’organe, nous l’avons, c’est notre esprit, mais il lui faut recevoir une lumière nouvelle pour atteindre la connaissance dont Dieu veut nous gratifier. À notre naissance, aucun de nous n’était porteur de cette lumière. Elle lui a été donnée, gratuitement par le Christ lui-même, spécialement dans le sacrement du baptême reçu à un moment ou à un autre de notre vie. Dans les premiers temps de l’Église, on appelait le baptême l’illumination. Même si on n’ose plus le dire en raison du sens péjoratif que cela a pris, le baptisé est un illuminé, illuminé par Dieu lui-même qui veut lui communiquer cette lumière pour laquelle il est fait et que le péché le menace toujours de perdre. Comme tout homme est fait pour voir, tout homme est fait pour recevoir et vivre de la foi. Dans son dialogue avec Catherine de Sienne, Dieu le Père s’adresse souvent à elle par cette parole magnifique : « Ma fille, ouvre l’œil de ton intelligence, avec la pupille de la sainte foi. »

L’Évangile nous aide à découvrir quelque peu le processus de cette illumination. Vous l’avez remarqué, l’homme est guéri en un instant, mais ce n’est que progressivement qu’il découvre qui est celui qui l’a guéri. Les réponses à ses interrogateurs en témoignent. Dans un premier temps, on lui demande qui l’a guéri, et il répond : « l’homme qu’on appelle Jésus ». Ce n’est qu’un homme. Puis, les questions se font plus précises : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? », et il répond : « c’est un prophète ». C’est déjà plus : un prophète, c’est un homme à qui Dieu a parlé, c’est un envoyé de Dieu, qui agit en son nom. C’est pourquoi il ajoute : « Si cet homme-là ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire ». Mais ce n’est que dans la dernière rencontre avec Jésus qu’il va le découvrir. Il lui demande s’il croit au Fils de l’homme. Le miraculé répond : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » – « Tu le vois, c’est lui qui te parle » lui répond Jésus ; et alors, alors seulement, il dit : « Je crois, Seigneur », et il se prosterne devant lui, ce qui signifie qu’il l’a reconnu comme étant Dieu.

Cet épisode nous fait comprendre que la foi est un chemin. La lumière nous est donnée, et c’est déjà merveilleux, mais ce n’est que progressivement que l’on reconnaît qui est Jésus. Pour beaucoup, même pour des non-chrétiens, Jésus est un homme très estimable, pour certains, c’est un maître de sagesse. Bien des communistes, autrefois, estimait l’homme Jésus. André Frossard en témoigne, dans sa célèbre autobiographie. Pour des âmes religieuses, Jésus est un envoyé de Dieu, un médiateur. Pour les musulmans, c’est un prophète — avec Moïse, il est le plus fréquemment cité dans le Coran : il annonce la venue de Muhammad. Mais être chrétien, c’est reconnaître que Jésus est Dieu, et c’est croire en lui. Ainsi, il y a comme trois niveaux : le niveau humain, puis religieux, et enfin chrétien.

Certes, la lumière de la foi nous donne d’adhérer à un certain nombre de vérités, mais elle nous donne d’abord d’adhérer à une personne, Jésus-Christ, qui est Dieu, et de croire en lui. La foi est reçue, spécialement au baptême, mais elle demande de s’approfondir sans cesse, pour que notre adhésion au Christ soit plus ferme, pour que nous devenions toujours davantage des enfants de la lumière. Le Christ est la lumière du monde (Jn 2, 12), et saint Paul nous invite à vivre en enfants de lumière (1 Th 5, 5).

Cette lumière de la foi nous donne d’adhérer à Jésus-Christ, et cela est premier. Mais elle vient aussi éclairer toutes les réalités qui nous entourent. C’est cela aussi vivre en enfants de la lumière. Nous ne pouvons plus nous contenter de regarder ce qui nous entoure, de connaître avec le seul œil de l’intelligence. Il faut aussi la pupille de la foi. Et cela transforme notre regard, notre connaissance, en lui donnant une profondeur nouvelle. Cela vaut au premier chef pour les personnes. Parvenons-nous à regarder toute personne, aussi désagréable soit-elle, avec les yeux de la foi : créée par Dieu, sauvée par le Christ qui a donné sa vie pour elle ? Cela vaut aussi pour le monde. Notre appréhension des choses humaines demeure, la plupart du temps, limitée à notre regard humain. Voyez les débats à nouveau actuels sur les origines de la vie ou sur sa fin : qui ose dire que l’homme, aujourd’hui, cherche à devenir le maître de la vie, c’est-à-dire à prendre la place de Dieu ? Voyez les musulmans, plus désorientés aujourd’hui qu’on ne veut bien le reconnaître : qui ose leur dire que le prophète Isha, qu’ils reconnaissent, est plus qu’un prophète, qu’il est le Fils de Dieu, que c’est lui le seul sauveur et qu’il les attend ? Qui ose dire que notre monde est enténébré, en dépit des déluges de lumière artificielle et malgré les prouesses de la raison technicienne, parce qu’il s’est fermé à la lumière qui vient du Christ ?

L’un des grands dangers, pour les chrétiens d’aujourd’hui, est de privatiser la foi, d’en faire une affaire strictement individuelle, qui n’engage que leur relation à Dieu. Or c’est toute la vie humaine qui est transformée, transverbérée par la foi.

Il y a, dans notre évangile, un récit implicite assez bouleversant. C’est celui de la découverte du monde par cet aveugle qui reçoit la vue. Il n’espérait même pas savoir ce que c’est que voir, et que voit-il, dans les premiers moments de sa venue à la vue ? Il voit des voisins qui, au lieu de se réjouir, se préoccupent de savoir comment cela s’est passé. Il voit des pharisiens furieux qu’un miracle ait eu lieu un jour de sabbat, et qui lui disent qu’il n’est que péché. Il voit ses parents, assez lâches, qui se taisent parce qu’ils ont peur… Quel tableau ! Comme elle est belle l’espèce humaine ! Il faut le reconnaître, la foi nous fait découvrir les merveilles de Dieu mais aussi des choses bien vilaines, au point qu’on préférerait parfois ne pas les voir. Alors, comment se comporter pour lui être fidèle ? Comme cet homme, qui n’est que notre image : en regardant Jésus. Après toutes ces misères humaines, ce qu’il voit, c’est Jésus lui-même : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Comment ? En disant : « Je crois, Seigneur », et en se prosternant devant lui. Voilà comment garder la paix de la foi en avançant dans le tumulte des choses humaines.