Homélie du 7e Dimanche de Pâques - 2 juin 2019

L’unité des chrétiens

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Un vide apparaît entre l’Ascension et la Pentecôte ! N’est-ce pas un petit signe pour penser à la place vide sur le banc à côté de nous… en particulier à celle laissée par nos frères désunis qui vivent loin de l’Unam sanctam. L’Évangile proposé ce dimanche de l’Ut unum sint nous pousse à y méditer. En dehors de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, fin janvier de chaque année, la liturgie de ce 7e dimanche du temps pascal nous offre cette même prière de Jésus. Cet Évangile a le bénéfice de se situer à un moment tel qu’il nous rassemble entre catholiques, alors que lors de la semaine de janvier ce temps nous oblige à rechercher en premier un commun dénominateur, à mettre en valeur ce qui nous unit déjà, comme le baptême, l’Évangile, l’amour du Christ, la vie dans le Saint-Esprit…
À vouloir ne pas marquer les divisions, le risque est celui d’un raccourci tendanciel vers l’unité en cherchant l’union par nos propres forces. Certes « il faut d’abord regarder ce qui nous unit plus que ce qui nous divise » (Jean XXIII, Ad Petri cathedram, 1959 ; cf. GS, n° 92), mais pas au point de croire que ce qui divise les chrétiens soit moins vrai sur des points de doctrine que les catholiques tiennent déjà pour définitifs. Car, au niveau de la vérité, « toute partie est difforme quand elle n’est pas accordée au tout » (S. Augustin, Confessions, III, 8).

L’unité d’un sujet, telle l’Église, demande une double qualification : l’intégrité et la claire distinction par rapport aux autres. Le saint protecteur de notre couvent, saint Thomas d’Aquin, l’exprime dans une formule ramassée : « L’un est ce qui est indivis en soi (unum est quod est indivisum in se) » et « divisé des autres (divisum ab aliis) » (I Sent., d. 19, q. 4, a. 1, ad 2). À force d’insister sur l’Église comme sacrement du monde, et du monde entier, a été oblitéré le deuxième aspect : ce qui est divisé des autres (divisum ab aliis) ; et le premier élément a pu en conséquence perdre de sa force, de son intensité dans une dilution où tout devient égal.

L’unité de l’Église catholique est un donné de la foi à partir de laquelle s’évalue l’union recherchée : « L’unité est le principe de l’union » (Sum. theol., IIa-IIae, q. 25, a. 4). À l’inverse de ceux qui pensent que l’unité est le fruit de l’union humaine, l’unité catholique, don de Dieu, demeure au principe de toute union véritable. Ce qui n’est pas uni demeure désuni, au mieux en puissance d’unité, et donc en attente d’union. Par la prière, les chrétiens de différentes confessions, unis comme en puissance d’unité, forment un simple et pauvre tout moral, unis par une même fin désirée, l’unité visible des chrétiens qui fut expérimentée aux premiers siècles : « L’Église, pénétrée par la lumière du Seigneur, répand ses rayons à travers le monde entier, et c’est pourtant une unique lumière qui se répand, sans que l’unité du corps soit divisée » (Cyprien, De unitate Ecclesiae, 5).

Depuis ce temps béni des origines, jamais oublié, le risque est un aveuglement idéaliste ou relativiste, soit par irénisme où les divisions sont mises entre parenthèses, soit par syncrétisme où l’on mélange des actes qui procèdent de croyances incohérentes, ou soit par dilettantisme par refus d’un travail honnête sur les sources, tel que le stigmatise saint Jean-Paul II : « Un être-ensemble qui s’opposerait à la vérité de Dieu s’opposerait à l’exigence de la vérité qui habite en profondeur dans tout cœur humain » (Ut unum sint, n° 18, 25 mai 1995).

Suite à la première rencontre interreligieuse du 27 octobre 1986 à Assise, saint Jean-Paul II relevait cependant le dynamisme qui unit déjà les hommes de Dieu, c’est-à-dire la prière de chacun, non pour prier ensemble, confusément, mais pour être ensemble à prier dans le même but, séparément, dans la distinction : « Toute prière authentique se trouve sous l’influence de l’Esprit “qui intercède avec insistance pour nous car nous ne savons que demander pour prier comme il faut”, mais Lui prie en nous “avec des gémissements inexprimables et Celui qui scrute les cœurs sait quels sont les désirs de l’Esprit” (Rm 8, 26-27). Nous pouvons en effet retenir que toute prière authentique est suscitée par l’Esprit Saint qui est mystérieusement présent dans le cœur de tout homme » (Discours aux cardinaux, 22 décembre 1986). Quelle belle protestation, valable au niveau interreligieux, et combien plus pour l’œcuménisme entre chrétiens !

Prions pour que le mouvement inévitable de bascule ne conduise certains et nous-mêmes à un repliement identitaire, critique et suffisant. Prions aussi pour qu’un jour la prière des frères désunis souvent marquée par « un zèle mal [ou pas assez] éclairé » (Rm 10, 3) leur permette de professer avec nous :

« Si vous comprenez le grand problème du remembrement des chrétiens dans l’unité voulue par le Christ, si vous saisissez son importance et sa maturation historique, vous sentirez monter du fond de votre âme, précis et merveilleux, le témoignage de cette unité catholique qui vous dira intérieurement : je suis déjà dans l’unité voulue par le Christ, je suis déjà dans son bercail, parce que je suis catholique, parce que je suis avec Pierre. C’est un grand bonheur, une grande consolation ; catholiques, sachez l’apprécier. Fidèles, ayez conscience de cette position privilégiée, due certainement non au mérite de quiconque, mais à la bonté de Dieu, qui vous a appelés à ce bonheur » (Paul VI, 22 janvier 1964).

En attendant le passage à l’acte de ce qui n’est encore qu’en puissance dans les nouvelles relations œcuméniques, la sagesse catholique tient à se maintenir dans la charité qui consiste à vivre de telle manière que « ceux qui n’appartiennent pas encore à l’Église soient donc déjà nos proches d’une manière cachée » (S. Augustin, Super Psalmos, 25, 2, 1-3), dans notre considération, notre prière et nos actes de charité.

Cette note d’amour fraternel provoque notre attention vis-à-vis de tous nos frères désunis par l’histoire : « Nous ne sommes tous qu’un dans le Seigneur, riches, pauvres […] hommes libres, sains, malades. Pour tous, il n’est qu’une seule tête, principe de tout : le Christ. Et comme font les membres d’un même corps, que chacun s’occupe de chacun, et tous de tous » (Grégoire de Nazianze, Oratio, 14), dans la paix, c’est-à-dire dans la tranquillité de l’ordre et des distinctions.

Alors que nous attendons le souffle renouvelé de Pentecôte, n’oublions pas de prier pour que soit comblé le vide ressenti, dans le désir de l’unité visible de tous les chrétiens. « Qu’ils soient un ! »