Homélie du 29 mai 2020 - Fête de saint Paul VI

« M’aimes-tu plus ? »

par

fr. Gilles Danroc

En cette grande neuvaine d’Avent en Esprit, nous faisons mémoire, pour la deuxième fois, d’un tout jeune saint, le pape Paul VI, canonisé en 2018. Qu’avec lui, avec Marie, avec les apôtres, notre prière soit plus intense pour accueillir cet Esprit de vie qui vient sanctifier nos vies.

Quelle superbe rampe de lancement que la Parole de Dieu de ce jour pour faire mémoire de saint Paul VI ?
Nous venons d’entendre dans les Actes, comment Paul est envoyé à Rome où il scellera de son sang son témoignage rendu au Christ ressuscité !
Et dans cet évangile de l’amour plus comment le Ressuscité donne à Pierre par trois fois un pacte d’amour plus pour qu’il devienne le berger du troupeau ! Car le Seigneur a donné sa vie pour ses brebis ! Au bord du lac de Tibériade qui a accueilli Jésus ressuscité comme il l’avait promis, Pierre a retrouvé la joie perdue au chant du coq, la joie mystérieuse devant le tombeau vide et maintenant la joie pleine et entière devant celui qui a révélé : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »
Par deux fois Jésus lui demande : « M’aimes-tu d’amour (agapè) ? », et la troisième fois, comprenant que Pierre ne peut que répondre : « Tu sais, Toi, que je t’aime d’amitié (philia) », Jésus accepte sa réponse et scelle un pacte d’amitié indéfectible qui fonde maintenant la charge de pasteur dans l’Église.

Saint Paul VI (1897-1978), que nous fêtons au jour anniversaire de son ordination, a lui aussi répondu au Christ ressuscité par un « amour toujours plus » pour devenir l’évêque de Rome en conjuguant Pierre et Paul !
D’apparence fragile, tout sauf un athlète de Dieu, il a incarné la force que l’Esprit Saint nous donne sans compter au milieu des tempêtes. Et il a su, comme à travers l’épreuve, redonner à l’Église la saveur perdue et retrouvée de la simplicité de l’Évangile.
Que les tempêtes emportent donc les attachements humains, trop humains aux pompes, aux ors et aux fausses splendeurs illusoires du pouvoir des Princes !
Je revois encore les images de l’enterrement de Paul VI en 1978 dans un simple cercueil de bois posé à terre avec l’Évangile tout simplement posé dessus. Et le vent tournait les pages devant les puissants de ce monde. Véritable icône de la douceur du Saint-Esprit qui nous apprend à aimer comme Jésus nous a aimés.

Il reste pour moi le pape de ma jeunesse, de ma conversion, de mon entrée chez les dominicains, grâce à sa lumineuse confession de foi dans le prisme de la joie, son credo qui n’est autre que celui de l’Église lors de l’année de la Foi en 1967-1968. Justement quel courage de ce pape timide qui publie la même année le credo et Humanae Vitae, encyclique reçue dans le monde entier sauf en Europe et les pays dits développés ! Quel courage pour passer comme les fils d’Israël au milieu de la mer Rouge entre ceux qui provoquaient un schisme en ne recevant pas le Concile et ceux qui voulaient jeter le bébé avec l’eau du bain ! Il est passé au milieu de deux murs d’insultes et de haine attisée qu’avec le recul nous ne pouvons pas encore comprendre pourquoi. Pourtant, élu en plein Concile, il pacifiera les tensions internes avec cette si profonde encyclique en 1964 Ecclesiam Suam dont voici un extrait : « Dieu est Amour en Lui-même de façon absolue et entièrement libre. Dieu établit de sa libre initiative un dialogue avec l’homme, à l’Incarnation et par l’Évangile. L’histoire du salut raconte précisément ce dialogue long et divers qui part de Dieu et noue avec l’homme une conversation […] par laquelle Dieu laisse comprendre le mystère de sa vie […]. Dieu est Amour. À un dialogue de ce genre qui se réalise sans cesse intense et plein de confiance est appelé l’enfant et l’homme initié à la science mystique et comblé par Dieu » (§ 72).

L’histoire du salut, la place de l’Église dans ce dialogue incessant de Révélation et de prière… tout le Concile se met en place. Dix ans après, Paul VI publie une exhortation post-synodale sur l’évangélisation : Evangelii Nuntiandi. Mon expérience d’enseignement dans divers pays du continent américain est qu’il y a un avant et un après Evangelii Nuntiandi, d’une Église qui se regarde à une Église qui évangélise.

Pape de l’écoute et du dialogue, il est le premier à visiter les cinq continents. Il comprend alors que cette Europe qui a déchiré le monde en deux guerres mondiales ne peut monopoliser l’Église. Car elle a la vocation d’annoncer l’Évangile jusqu’aux limites du monde. Il est le pape enfin pèlerin en Terre Sainte où il rencontre le patriarche Athénagoras à Jérusalem en 1964. Le livre de cette rencontre a illuminé toutes mes études et m’a fait redécouvrir les Pères de l’Église comme une richesse quasi infinie.
Il est le premier pape à oser affirmer à la tribune de l’ONU que l’Église du Verbe fait chair est « experte en humanité ».
Le 8 décembre 1965, il confie le message du Concile aux intellectuels à Jacques Maritain qui habitait ici à Rangueil avec les petits frères de Jésus. Dans l’Ordre, nous sommes aussi sensibles à son intérêt passionné pour Catherine de Sienne que, dans une déclaration sans précédent, il institua en 1970 Docteur de l’Église.
Enfin en cette grande neuvaine de prière dans l’attente de l’Esprit Saint, comment ne pas nous souvenir de l’exhortation Marialis Cultus (1974) où il livre à l’Église une étonnante prière à Marie toute de confiance et de douceur.
Et c’est grâce au missel de Paul VI que nous pouvons entendre l’appel explicite de l’Esprit Saint sur le pain et le vin et sur l’assemblée eucharistique dans notre langue maternelle, la langue du cœur à l’Eucharistie.

À son intense prière associée à celle de « l’Église rassemblée par l’Esprit Saint en un seul corps », préparons-nous à recevoir ce même Esprit Saint comme un feu intérieur qui bouleverse nos vies.