Homélie du 19e dimanche du T.O. - 13 août 2017

Marcher sur les eaux

par

fr. Henry Donneaud

Que Diable allait-il faire dans cette galère ? Que Diable Pierre s’est-il jeté à l’eau, plutôt que de rester prudemment dans la barque ? Question de bon sens, apparemment pas très mystique, mais qui peut nous aider à comprendre ce que Jésus nous enseigne aujourd’hui.
Oui, pourquoi Pierre s’est-il jeté à l’eau, sans que Jésus le lui demande ? Car c’est bien Pierre, ayant reconnu Jésus marchant sur l’eau, qui prend l’initiative de l’imiter, de quitter la barque et de le rejoindre : Seigneur, si c’est bien toi, donne-moi l’ordre de venir vers toi sur les eaux (Mt 14, 28). Certes, on sourit de cette audace fugitive de Pierre, puisque à peine a-t-il posé les pieds sur l’eau que la peur le saisit et il commence à couler. Mais soyons attentif à l’apostrophe que lui adresse Jésus. Non pas : « homme qui ne croit pas », mais « homme de peu de foi » (Mt 14, 31). Jésus ne lui reproche pas son incrédulité, mais sa foi insuffisante. De fait, c’est bien la foi qui a poussé Pierre à rejoindre Jésus, c’est la foi qui commençait à lui ouvrir les yeux sur l’identité de Jésus et qui l’a persuadé qu’il pouvait lui aussi marcher sur l’eau pour le rejoindre. Mais cette foi naissante, balbutiante, hésitante, n’était pas suffisante. Elle a flanché sous les assauts de la bourrasque.

Premier enseignement que nous devons tirer de ces paroles et de ces actes de Jésus : croire ne consiste pas à rester assis sur la plage à réciter de temps à autre, sans bouger ni se mouiller, quelques idées sur Dieu, mais à se jetter à l’eau, à s’avancer en eau profonde pour rejoindre Jésus. La foi n’est pas un simple sentiment, une opinion purement intérieure qui devrait rester immobile ; elle est un engagement réel et concret du cœur et de toute la personne à suivre les traces aquatiques, apparemment très instables, de Jésus. Qui ne fait pas cette expérience avec Pierre, qui préfère rester dans la barque avec les autres disciples apeurés, se condamne à l’immobilité, à la stérilité, à l’atrophie de la foi. Ce n’est pas pour rien que Pierre, le premiers des apôtres, s’est jeté à l’eau : c’est pour nous montrer, à nous tous, disciples de Jésus, ce qu’est le chemin de la foi, — si du moins nous voulons que notre vie se déploie, se dilate de la vie même que Jésus vient nous donner.

De fait, qu’en était-il de cette pauvre barque des apôtres ? C’est bien Jésus qui avait ordonné aux apôtres d’y monter pour passer sur l’autre rive. Mais Jésus était resté seul à terre, à l’écart, pour prier. Pendant ce temps, la barque, malmenée par des vents contraires, avançait péniblement. Après plusieurs heures à ramer, les disciples n’avaient franchi que quelques centaines de mètres, alors que la mer de Tibériade est large de plus de dix kilomètres. De l’immobilisme, de la stérilité ! Voilà l’image de la communauté des croyants, enfermés et immobilisés au milieu de la mer de ce monde, tant qu’elle ne reconnaît pas la présence concrète du Sauveur à ses côtés et que chacun ne se jette pas à l’eau pour aller le rejoindre. Il se pourrait bien que nos communautés chrétiennes d’Occident soient un peu à cette image, aujourd’hui, recroquevillées dans une petite coque de noix qui n’avance plus et qui prend l’eau, battue par de redoutables vents contraires.

Certes, pendant que la barque peine au milieu de la mer, Jésus commence par rester à l’écart, pour prier. Sa prière, c’est l’offrande totale de sa vie à la volonté de son Père, pour le salut des hommes, sur la croix. Depuis l’Ascension et la Pentecôte, c’est cette prière sacerdotale de Jésus, grand prêtre de notre salut, qui tient l’Église à flot. Par son Esprit, Jésus ne cesse de s’avancer vers son Église, pour l’accompagner et la soutenir dans sa traversée au milieu des flots de ce monde, et la sauver des abîmes du péché et de la mort. Mais voilà ce que nous enseigne le geste de Pierre : si Jésus a traversé pour nous les eaux de la mort, nous devons à notre tour nous jeter à l’eau dans la foi pour le suivre, tous et chacun, dans sa Pâque.

Car se jeter à l’eau dans la foi, ce n’est pas réservé à Pierre, aux apôtres, aux prêtres ou aux religieux. C’est l’affaire de tous les croyants. Se jeter à l’eau, c’est évidemment prendre le risque du don, le risque du pardon, le risque du partage, le risque de l’accueil, le risque de l’humilité, le risque de la pauvreté, le risque des Béatitudes. Tout cela, c’est le risque de se trouver engloutis par les flots. Mais le baptême n’est-il, pour tout baptisé, cette immersion dans l’eau de la mort et de la résurrection de Jésus ? Et c’est la foi, justement, qui nous fortifie et nous empêche de couler. Croire en Jésus, ce n’est pas seulement réciter quelques formules de foi une fois par semaine ; c’est, chaque jour, à chaque instant, nous abandonner à la présence réelle de Jésus qui marche pour nous sur les flots et nous invite à le rejoindre.
Voilà donc le second enseignement de Jésus en ce jour : nous n’appartenons vraiment à l’Église, nous n’avançons avec elle vers la vie éternelle, que si, après nous être jetés à l’eau pour suivre Jésus, nous nous laissons ramener dans la barque par la main de Jésus, comme Pierre. Être dans l’Église, croyant et baptisé, ce n’est pas rester peureusement au fond de la barque à attendre l’arrivée au port ; c’est, pour chacun d’entre nous, se jeter dans les flots de ce monde afin que Jésus lui-même nous saisisse et nous ramène dans la barque et qu’ainsi la barque avance réellement vers le port du salut, chacun ayant sa part, avec Jésus, dans la victoire sur les forces adverses. C’est cela qu’on appelle le sacerdoce de tous les baptisés : une offrande de toute nos vies au Père par Jésus, avec Jésus et en Jésus, une offrande pascale qui n’est pas réservée à une élite cléricale ou religieuse, mais est pour tous le chemin qui nous unit vraiment à la vie de Jésus et nous arrache tous et chacun aux forces de mort.

Et soyons-en certain : la vitalité de l’Église, sa capacité à avancer, à résister aux bourrasques de ce monde, à vaincre les flots de la mort et du péché, elle dépend directement de cet engagement de chacun à oser se jeter à l’eau, à aller vers le Seigneur en le cherchant dans la prière, à donner et pardonner à ses frères, à croire effectivement et réellement en Jésus, à oser le rejoindre dans son offrande d’amour pour tous les hommes.

Mais revenons à notre question initiale : pourquoi donc a-t-il fallu que Pierre se jette à l’eau, qu’il coule et crie vers le Seigneur, pour qu’enfin Jésus monte dans la barque et la conduise à bon port ? N’aurait-il pas été plus simple et plus conforme à la toute puissance divine que Jésus fasse directement tomber le vent (Mt 14, 32) et donne aux disciples la force de ramer tranquillement ? C’est que Jésus, une fois encore, a voulu nous enseigner que le moteur principal de la vie chrétienne, c’est l’accueil de la miséricorde de Dieu. La foi de Pierre n’est devenue forte qu’à travers l’expérience de sa propre faiblesse, lorsque, commençant à couler, il s’écria : « Seigneur, sauve-moi ! » (Mt 14, 30). Croire au Seigneur, c’est avant tout et plus que tout, croire que Jésus vient nous sauver du désastre dans lequel nous sommes, du désastre que nous sommes devenus, du désastre de la mort et du péché qui nous accable sans cesse. Pas de foi qui progresse et s’affermisse en dehors de l’appel répété vers la miséricorde du Seigneur et de l’accueil de son pardon. Car lorsque je suis faible, c’est alors que je sui fort, car, dit le Seigneur, c’est dans la faiblesse que ma force se déploie (2 Co 12, 9-10).

Oui, le vie chrétienne ne progresse que dans l’expérience de la miséricorde de Dieu. Et cette vérité ne cesse de se répéter, en un patient chemin de progrès de la foi. Ce que Pierre a éprouvé en cette nuit sur la mer de Galilée, il l’éprouva de nouveau dans la nuit du Jeudi Saint. De même qu’il osa, seul parmi tous les disciples, se jeter hors de la barque et s’avancer vers Jésus sur les flots, de même, il fut seul à ne pas abandonner Jésus qui venait d’être arrêté à Gethsémani et à oser le suivre chez le Grand prêtre. Mais de même qu’il prit peur devant la violence du vent et commença à couler (Mt 14, 30), de même la crainte de la mort, dans la cour du Grand Prêtre, le conduisit à renier son maître. Cependant, alors qu’il s’enfonçait dans l’eau, il cria vers Jésus, qui lui tendit la main et le saisit (Mt 14, 31) ; de même, dès que le coq eut chanté pour la troisième fois, Jésus se retourna et regarda Pierre (Lc 18, 61), et ses pleurs amers, telle une confession de son péché, lui valurent pardon de son reniement avant même que Jésus ne meurt pour le salut de tous.

Alors, frères et sœurs, s’il est une leçon que nous devons retenir de cet évangile aujourd’hui, c’est un appel pressant à devenir, à la suite de Pierre, d’authentiques navigateurs de la foi. Non pas des capitaines de pédalos qui végètent sur un étang croupissant, non pas de présomptueux aventuriers qui prétendent affronter en solitaire les quarantièmes rugissants, mais des matelots de la barque de Jésus qui apprennent jour après jour à se jeter à l’eau vers Jésus, dans la foi, pour mieux se laisser remonter dans la barque sous la ferme main de la miséricorde de Jésus. Et c’est ainsi, par l’engagement de tous et de chacun, que l’Église du Christ ne cessera de se renouveler, de s’embellir, de croître, et d’avancer sûrement vers le port de la vie éternelle.

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