Homélie du (16 mars 2017)

Métamorphosés avec le Christ

par

fr. François Daguet

Vous connaissez le sens premier de cet épisode de la Transfiguration. Jésus annonce déjà depuis quelques temps à ses disciples qu’il lui faut aller vers Jérusalem, y souffrir, y mourir et ressusciter. Il est en marche avec eux, et il leur dit encore que « celui qui veut venir avec moi, qu’il cesse de penser à lui-même, qu’il porte sa croix et me suive » (16, 24). Les disciples ne comprennent pas, et Jésus le sait. Alors, sachant combien ils vont être éprouvés, il veut les fortifier et, aux trois qu’il a choisis, le premier cercle, celui que l’on retrouvera à Gethsémani, il manifeste sa divinité. Le Christ est Dieu, il est le Fils, le Verbe, mais sa nature divine est comme cachée dans la nature humaine qu’il a assumée ; c’est pourquoi ses contemporains ne le reconnaissent pas pour ce qu’il est. Quel encouragement donné à la foi par cette manifestation de l’identité du Christ, plus encore par cette épiphanie trinitaire, puisque la voix du Père se fait entendre dans la nuée, qui exprime la présence de l’Esprit !

Bien. Mais que se passe-t-il vraiment, et en quoi cet événement, exceptionnel, nous rejoint-il ? Notre célébration n’est-elle que le rappel d’un beau moment révolu ? Cette transfiguration nous concerne-t-elle aujourd’hui, en ce deuxième dimanche de Carême ? C’est ici qu’il faut scruter davantage l’évènement, et vous me permettrez de regarder de plus près le texte original, sans cuistrerie. Matthieu l’évangéliste nous dit que Jésus fut, non transfiguré, mais « métamorphosé (μετεμορφώθη) devant eux », littéralement, il aurait fallu dire transformé. La traduction est presque une trahison : il ne change pas de figure, il change de forme (μορφή). C’est sa forme divine qui devient première, qui envahit sa forme humaine, au point qu’il change d’apparence. Il se donne à voir pour ce qu’il est : Dieu. Et que se passe-t-il ? Alors que Pierre, toujours un peu à côté de ce qui se passe, veut dresser trois tentes, la nuée les recouvre tous. C’est-à-dire, l’Esprit les envahit et, en quelque sorte, ils ne font plus qu’un avec Jésus : ils entrent dans la divinité. D’où leur crainte, qui les fait tomber la face contre terre : c’est l’effroi face à la présence de Dieu, comme celui qui saisissait Moïse quand il était face à Dieu au Sinaï (Ex 3, 6). Et Jésus leur dit : « relevez-vous », en utilisant le même mot que celui qu’il emploie pour la résurrection. Pierre, Jacques et Jean sont touchés et comme saisis par la forme divine de Jésus, et ils en sont eux-mêmes transformés. Jusque-là, nul ne pouvait voir Dieu face à face sans mourir. Désormais, envahis par l’Esprit, ils voient Jésus dans sa réalité de personne divine.

Et qu’en est-il de nous ? Cette belle histoire est-elle réservée à Pierre, Jacques et Jean ? Vous avez quitté la plaine du monde pour vous élever jusqu’à cette église. Symboliquement, sans doute, mais réellement. S’éloigner du tohu-bohu du monde pour venir participer à la messe, c’est s’élever sur une haute montagne. Comme dans cet épisode de l’évangile, c’est Jésus qui vous a entrainés. Il vous précède, vous marchez à sa suite. Et que va-t-il se passer ? Il va se rendre présent, réellement, par l’eucharistie. Dans l’eucharistie, on dit que les accidents, les apparences du pain et du vin demeurent, et que c’est leur substance qui est changée. Le pain et le vin sont transformés en le corps et le sang de Jésus. Vous commencez à comprendre. Vous allez recevoir le corps et le sang du Christ. Et saint Augustin vous dit nettement, et toute la Tradition après lui, que ce ne sont pas les espèces eucharistiques qui sont changées en vous, mais vous qui êtes changés en elles, en Jésus : « Ce n’est pas moi qui suis changé en toi, c’est toi qui est changé en moi. » Alors, en communiant, vous êtes transformés en ce que vous recevez, vous êtes transformés en Jésus : vous devenez davantage le Christ. L’eucharistie nous conforme au Christ, à chaque fois un peu davantage. Voilà la transformation, la métamorphose qu’opère l’eucharistie aujourd’hui, par la grâce de l’Esprit-Saint.

Vous comprenez que vous n’avez pas moins que Pierre, Jacques et Jean, mais il faut dire, en toute rigueur, que vous avez plus. Nous allons voir, avec les yeux de la foi, le Christ eucharistique, et par la transsubstantiation et la communion, c’est nous qui allons être métamorphosés. Oh, cela ne se voit pas, vous n’aurez pas un autre visage en sortant. Mais intérieurement, votre configuration au Christ sera approfondie. Saint Paul ne vous dit pas autre chose : « À visage découvert […] nous sommes transformés, (litt. métamorphosés) en cette même image, le Christ, toujours plus glorieuse, par le Seigneur, qui est Esprit » (2 Co 3, 18). Voilà les forces que le Christ veut nous donner pour que, à notre tour, nous puissions le suivre jusqu’à sa pâque, sans abandonner en chemin.

Vous ne le croyez pas encore ? Alors écoutez la voix du Père, c’est à vous qu’elle s’adresse aujourd’hui : « Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour, écoutez-le. »

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