Homélie du 10e Dimanche du TO - 5 juin 2016

Mourir pour vivre?

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Jésus vient de Capharnaüm. Il vient du lieu où il a établi son pied à terre et il part en mission, entouré de disciples et d’une foule nombreuse. À l’entrée de la petite ville de Naïn, le cortège enthousiaste formé par Jésus et les siens en croise en autre, tout aussi important, un cortège funèbre mené par une femme. Ces deux cortèges sont à l’opposé l’un de l’autre. Jésus entre dans la ville de Naïn comme une image joyeuse de la vie; la femme, que l’on ne nomme pas, sort de la ville dans les larmes et les pleurs, en accompagnant son fils mort. Des scènes comme cela, nous en voyons tous les jours : la vie et la mort se croisent. D’une certaine manière, elles se croisent dans l’évangile selon saint Luc pour la première fois. Car, dans cet évangile qui insiste tant sur l’Incarnation, l’entrée du Verbe dans le monde, la naissance et l’enfance de Jésus, c’est la première rencontre du Seigneur avec la mort. Or, on le sait bien, la grande affaire de l’Évangile c’est au fond le combat de la Vie (avec un grand V) contre la mort, la mort éternelle. Ce combat, Jésus va le mener en lui-même, sur la Croix et c’est là qu’il va vaincre la mort; mais avant de le mener en lui-même, il va le rencontrer chez nous, les hommes, et de la manière la plus banale et la plus dramatique.

La femme de l’évangile est veuve et elle enterre son fils unique. En grec, on dit monogénès; c’est le mot qui est aussi employé pour parler de Jésus, Fils unique du Père (Jn 1, 14). La scène devant laquelle nous nous trouvons est donc comme la lointaine répétition de ce qui se passera au pied de la croix, quand Marie verra mourir son Fils et recevra son corps (cf. Jn 19, 25-27). Vous imaginez le désarroi de cette femme de Naïn : veuve, elle ne peut plus avoir d’enfant ; son premier-né, c’est son dernier né; en le perdant, elle perd tout, elle devient comme stérile. Son fils, c’était son trésor. Quand il meurt, elle meurt aussi ; c’est une famille qui s’éteint. C’est terrifiant. Pourtant, au cœur de ce drame noir, il se passe quelque chose d’extraordinaire: «le Seigneur eut pitié d’elle et lui dit : «Ne pleure pas» (Lc 7, 13).» Cette phrase est sans doute un sommet de tout l’Évangile: «le Seigneur eut pitié d’elle», le mot grec signifie «il fut ému aux entrailles», il en eut les entrailles labourées. Ce verbe, c’est le verbe employé dans le Nouveau Testament pour dire la miséricorde de Dieu. Nous sommes donc devant quelque chose de réellement nouveau: confronté pour la première fois à la mort et à la douleur qu’elle représente, le Verbe fait chair tressaille dans sa chair, le Fils de Dieu dévoile sa tendresse, sa pitié, sa miséricorde; il ne peut se résigner à nos pleurs, il ne peut se résigner à voir mourir ses frères et sœurs en humanité… «Ne pleure pas», dit-il à la femme; «ne pleure pas» car je t’aime; «ne pleure pas» car Dieu t’aime; pour toi je vais entrouvrir dès maintenant la porte de la mort… Et s’adressant à l’enfant il lui dit: «Jeune homme, lève-toi» (Lc 7, 14). En un instant, la mère a retrouvé son fils; en un instant la Vie a vaincu la mort.

Voilà ce que nous montre l’Évangile entendu aujourd’hui. Mais nous aurions bien tort de n’y voir qu’une belle histoire du passé. La Bonne nouvelle d’aujourd’hui, c’est que nous n’avons plus de raisons de craindre la mort. Et cette Bonne nouvelle concerne tout particulièrement Coline, Hannah et Yvan qui vont être baptisés. Vous le savez bien, frères et sœurs, le paradoxe chrétien c’est qu’il faut mourir pour vivre. Or notre monde est mort. Il est mort comme Adam et Ève, nos premiers parents, après des années d’errance et de souffrance. Il est mort violemment, comme Abel, tué par Caïn (Gn 4, 8). Il est mort vieux, comme Abraham (Gn 25, 7). Il est mort jeune, comme le premier fils que David eut de Bethsabée (2 S 12, 19). Notre monde est mort comme Isaac, après avoir échappé au couteau de son père (Gn 35, 29). Notre monde est mort comme les Égyptiens, engloutis dans la Mer rouge (Ex 14, 30), et comme Moïse sur le Mont Nebo (Dt 34, 1). Il serait possible de continuer la litanie jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à Thomas, le fils d’amis, mort noyé il y a deux semaines dans la Saône ; jusqu’à sœur Marie-Réginald, doyenne du monastère de Prouilhe et Roger Épinoux, père de notre frère Élie-pascal, décédés tous deux il y a trois jours ; jusqu’à ces centaines de pauvres gens dont les corps flottent sur la Méditerranée. Oui, le monde est mort. Tout le monde est mort. Et moi-même, qui m’agite devant vous, je suis un mort en sursis. Ça viendra : dans une semaine, dans un an ou dans cinquante ans, j’y passerai moi aussi.

Le monde est mort mais c’est sa chance. Car s’il est mort et enterré, c’est une excellente position pour ressusciter, c’est-à-dire pour se relever, être rendu aux siens et vivre à jamais. Pour cela, il faut toutefois qu’il y ait un premier de cordée, un chef de file, une tête qui soit source de vie. Il faut encore que nous nous laissions approcher par ce premier et que nous croyions qu’il est le Seigneur, qu’il est notre Sauveur. Jésus a parlé au jeune homme mort de Naïn après avoir touché son cercueil. En faisant ainsi, il a comme pris ce jeune homme sur ses épaules, il lui a transfusé la vie. Pour que la veuve de Naïn ne pleure plus, pour que personne ne pleure plus, il a fallu que le Fils du Père éternel endosse le monde et prenne sur ses épaules chacun de ceux qui avait été enfantés, d’Adam jusqu’à nous. Le Christ aime chaque homme d’un amour unique et personnel, d’un amour suffisamment fort pour être prêt à donner sa vie pour lui.

C’est dans le village galiléen de Naïn que celui qui a dit « Je suis la Vie » (Jn 14, 6) remporte une première victoire sur la mort. Le jour de Pâques, c’est pour tous les hommes de tous les temps qu’il triomphe. Aujourd’hui, c’est pour Coline, Hannah et Yvan qu’Il ouvre grand son Cœur. C’est à eux qu’il parle en disant : «Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde» (Mt 25, 34).