Homélie du 1er dimanche de l'Avent - 3 décembre 2017

Ne nous laisse pas entrer en… mode hibernation!

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Les photocopieurs, ordinateurs, téléphones portables, TV, robots ménagers, et autres équipements qui assistent notre quotidien, vous le savez, frères et sœurs, ont une fonction « stand-by » ou « sleep », autrement dit en français un mode « veille », « sommeil » ou « hibernation »… Vocabulaire hésitant, car en réalité la veille dont il s’agit est un état de sommeil relatif en lequel ces machines se reposent et s’économisent : un mode apparemment inactif et relativement silencieux — « eco » —, mais qui permet un réveil quasi instantané à la première sollicitation. Presque aussi prompts que le chien de garde allongé sur le paillasson, ils « ne dorment que d’un œil » ; ils sont prêts, sinon à aboyer, du moins à s’activer pour accomplir leur fonction.

Est-ce là une bonne image pour illustrer l’invitation de Jésus à veiller et être prêt pour le retour du maître de maison ? Certes nous ne sommes ni des robots ni des chiens de garde : il nous faut respirer, dormir et exercer notre liberté. Mais à l’image de ces machines qui gèrent leurs ports d’entrée et de sortie, qui administrent requêtes et exécutions, Jésus invite le portier — et finalement chacun de nous — à veiller : « Je le dis à tous, veillez ! » Autrement dit : oui au mode « eco », mais à condition d’être prompt au réveil et au service.
Soyons précis : le mode « eco » consiste à « ne-pas-dormir ». Chez saint Marc (13, 33) « veiller » résume un verbe composite qui mot-à-mot devrait être traduit « partir à la chasse contre le sommeil ». C’est que l’inactivité du portier n’est qu’apparente : s’il se tient « tranquille à la porte », en réalité ses sens sont en alerte ; il est actif, il lutte et débusque le sommeil, à l’affût du moindre murmure, de la première lueur, du filet d’air, grâce auxquels il reconnaîtra le maître qui revient.

Sans doute assez peu poétique, je le concède, l’image du « mode veille » de nos équipements modernes est pourtant parlante, surtout si l’on considère le dysfonctionnement possible de ces machines (leur fameux « beugues »). Car, vous le savez, les engins les plus sophistiqués, par exemple nos chers smartphones — pas toujours très « smart » — déraillent et défaillent, précisément à cause de la subtilité de leur mode veille… La comparaison est intéressante : nos sens spirituels, eux aussi subtils et fragiles, menacent de s’engourdir, de « planter » ; ou, pire, de dérailler et dériver, que sais-je? à cause d’un virus, d’un malware, du perfide Hacker de ce monde… Nos âmes risquent d’errer vers d’autres occupations que celles que Dieu leur a assignées. Le péché est-il finalement autre chose qu’un tel endormissement, qu’une veille devenue somnolence parce que l’on a mal surveillé ses entrées et ses sorties, jusque parfois à la déprogrammation de l’âme, du fait d’un virus malveillant ou du Hacker de ce monde ?

Le Seigneur nous invite en ce début d’année liturgique à être de meilleurs portiers de nos âmes, à garder nos entrées et nos sorties. Être portier, c’est veiller. Mieux : c’est prier. Et nul n’est véritablement maître chez lui s’il ne sollicite la présence de l’Ami divin qui « le garde au départ et au retour » (cf. Ps 120, 8), du Christ qui est la porte des brebis (cf. Jn 10, 7) : « Si quelqu’un entre par moi, dit Jésus, il sera sauvé ; il entrera et sortira, et trouvera un pâturage » (Jn 10, 9).

C’est tout le sens de la 6e demande du Notre Père, dont nous inaugurons la nouvelle traduction en ce premier dimanche de l’Avent 2017. Il était urgent de mieux traduire, car « Ne nous soumets pas à la tentation » pouvait laisser entendre que Dieu serait tenté de nous soumettre au piratage et à l’infection ; qu’il faudrait le supplier de ne pas nous détourner de lui, de ne pas nous déprogrammer en vue du mal. Cela est à 1000 lieux de la pensée biblique, car « Dieu ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne », dit la Lettre de saint Jacques (1, 13).

Les spécialistes des langues bibliques ont mis en évidence que derrière les mots grecs utilisés par l’Évangéliste saint Mathieu (6, 13) se tenait une tournure sémitique dont le sens est bien plus conforme à l’ensemble de la Révélation. C’est pourquoi la nouvelle traduction propose : « Ne nous laisse pas entrer en tentation », ce qui rejoint le verset d’Isaïe (63, 17) tout à fait bienvenu dans la 1re lecture : « Pourquoi, Seigneur, nous laisser errer loin de tes voies et endurcir nos cœurs en refusant ta crainte ? » Donc en disant : « Ne nous laisse pas entrer en tentation », nous demandons à Dieu d’intervenir pour nous contre nos propres dérives. Avec Isaïe (Is 63, 19) nous prenons Dieu à témoin : « Tu es notre père, délivre-nous » [rhusaï dans la Septante : le même mot grec que dans la 7e demande du Notre Père : « Délivre-nous du mal ou du Mauvais » !] (Is 63, 16). Nous en appelons à l’intervention expresse de Dieu qui veut racheter Israël : « Ah ! si tu déchirais les cieux, si tu descendais : les montagnes devant ta face seraient ébranlées » (Is 63, 19). L’intervention divine est urgente, nécessaire, légitime, car il est notre père, bienveillant pour garder nos chemins.

Peut-être est-ce là que la comparaison avec les smart-machines atteint sa limite : les programmateurs domotiques font planer sur nos têtes l’ombre de Big Brother, menaçant d’empiéter sur nos libertés, au joli motif de faciliter notre quotidien. La prière, au contraire, ce « mode veille actif », déjoue nos dérives vers les tentations ; elle est vigilance amicale du Potier divin auprès de nos argiles humaines si incertaines et fragiles.

Frères et sœurs, « chassons le sommeil », n’entrons pas en tentation. Confiant en notre Père, attendons son retour ! Quand paraîtra son Fils, il nous refaçonnera à son image et ressemblance, dans la beauté de son éternelle innocence !