Homélie du 18e DO - 1 août 2004

Nous faire riches, mais pour Dieu, à travers nos frères

par

fr. Bernard Autran

Sur le chemin de Jérusalem, parmi celles que nous lisons en St Luc, voici une nouvelle rencontre de Jésus : probablement dans son droit, un homme Lui demande d’intervenir pour que lui soit rendu justice dans le partage du bien hérité de sa famille. Si, chez beaucoup des nôtres, cela se fait dans l’équité, et sans troubler l’amour qui unit, il arrive malheureusement qu’un conflit d’égoïsmes occasionne de terribles déchirements. On comprend que l’homme ait recours à quelqu’un dont l’autorité morale soit reconnue.

Pourquoi Jésus refuse-t-Il? Non parce qu’une telle aide ne serait pas bonne. Il est des gens qui respirent la Paix et savent aider à la retrouver, mais parce qu’il serait indécent d’appeler l’aide de Dieu pour soi contre ses frères, car Il nous aime tous! Quel mensonge que le: « Gott mit uns! » « Dieu avec nous » que les membres des jeunesses hitlériennes portaient sur leur ceinturon! En son Nom que ne leur faisait-on pas accomplir? Et, s’il nous faut Lui confier nos intentions et nos projets, que peut penser Le Seigneur de ceux qui Le prient pour la victoire d’une équipe, évidement au détriment de l’autre!

Mais au delà de cette incongruité, s’il peut être légitime de demander justice, Jésus nous appelle à nous garder de nous laisser dominer par le appétit du gain. Dans l’ambiance de l’Ancien Testament, surtout utilisée au service des frères, la richesse était considérée comme une bénédiction de Dieu, Sa Réponse à la fidélité à son égard. Mais déjà, le livre de Qohélet, l’Ecclésiaste, en avait souligné le relatif. Vanité! On s’est beaucoup fatigué à accumulé du bien, et on va le laisser à d’autres qui n’ont pas eu à se donner de la peine! Soi-même on n’emportera rien! Bien sûr, il faut travailler, prévoir pour soi et les siens, les faire vivre dans une certaine aisance et assurer l’avenir. Mais Il nous prévient: « Gardez-vous de toute âpreté au gain! » Là, Il engage une profonde rupture avec nos désirs assez naturels d’hommes pécheurs: s’il nous faut un certain minimum, une certaine sécurité pour l’avenir, notre vrai bonheur n’est-il pas ailleurs?

Nous venons de lire un dernier passage de l’Épître de Saint Paul aux Colossiens. D’emblée, il nous situe dans notre véritable condition: «Vous êtes ressuscités avec Le Christ!» «Le but de votre vie est en haut, et non pas sur la terre». Il ne s’agit pas de nous évader de notre condition, mais vivant, travaillant sur cette terre, d’y vivre la Nouvelle Naissance à la Vie selon Le Christ, ce qui est mourir à la vie ancienne sans but véritable, centrée sur soi, sur ses avantages égoïstes. Il nomme des perversités où s’enlisent ceux qui recherchent leur plaisir et méprisent leurs semblables. C’est aussi ce qui sépare d’eux en les classant dans d’autres catégories que soi, barbare, sauvage, esclave, différent des vrais hommes libres! Au contraire, Il n’y a que Le Christ venu vivre chez nous l’Amour de chez Dieu. Cet amour unit ceux qui s’oublient eux mêmes, passionnés qu’ils sont, à sa suite, de la joie de leurs frères, de tous leurs frères! Lui l’a vécu jusqu’à l’extrême de la Croix! Elle a abouti à la Splendeur de Sa Résurrection. Cette Splendeur, Il veut nous la partager. Pour nous Il la veut déjà pleinement réelle, même si elle reste cachée en la discrétion de notre vie présente.

N’est-ce pas là où Il veut nous acheminer à travers cette parabole de l’homme qui veut reconstruire ses greniers pour y accumuler ses récoltes? Il ne nous appelle pas à renoncer à tout projet d’avenir, à toute modernisation. C’est grâce à une infinité d’initiatives de ce genre que la vie des hommes a pu devenir plus confortable, que, dans nos pays le spectre des famines a pu disparaître. Ce qu’Il lui reproche est de ne le faire qu’à son exclusif avantage. Sa retraite, sa table, son fauteuil, son lit! Il s’enferme en lui-même, isolé de son prochain qu’il ne nomme ni ne sert! Fou, il ne le fera qu’involontairement en lui laissant ses biens!

Toute autre est la perspective de ce que Jésus nous invite à devenir à sa suite. L’essentiel: Il nous apprend à être reliés au Père dont nous recevons tout: Première conviction à laquelle il nous faut nous ouvrir: «Qu’avons-nous que nous n’ayons reçu?» Le fruit de notre travail, de notre compétence n’est que la mise en œuvre de ce que nos frères nous ont transmis, et cela, gratuitement, à travers bien des générations! Cela, nous le devons au Seigneur qui nous les a donnés. Nous mettre à notre vraie place face à Lui sera, dans notre prière, de nous laisser entraîner par Le Christ à vivre une Action de grâces qui ressemble à la sienne.

Cette attitude nous constitue Enfants de Dieu. Mais en découle aussitôt ce qui en est le test, le désir de faire rejaillir sur nos frères ce que nous avons reçu, et d’abord la joie de nous savoir entre les Mains du Père. Il nous a aimés jusqu’à nous donner Son Fils venu chez nous pour nous partager la sienne en Se donnant jusqu’à l’extrême. Mais si nous pouvons en venir quelquefois à les ouvrir à cette joie par notre parole, celle-ci ne peut porter que sous-tendue par la réalité de notre vie. Sinon elle serait imposture! C’est tout son sens qui est en jeu! Travailler, mettre en œuvre nos compétences, inventer, réaliser, toutes ces valeurs humaines ne sont réelles que si en elles, comme Jésus, nous apprenons à nous donner pour les mettre au service de nos frères! Dans Son Esprit sachons ainsi trouver la joie d’être riches pour eux, et ce sera pour Dieu!