Homélie du (30 octobre 2016)

Ou comme ce publicain…

par

fr. Gilles-Marie Marty

Pharisien  : ce mot est synonyme de hypocrite. Pourtant ces hommes valaient mieux que leur mauvaise réputation. Les pharisiens aimaient la Loi de Moïse au point de l’observer dans le moindre détail. Leur passion était d’étudier la Bible et de la commenter. Une passion envahissante puisqu’ils ajoutèrent à la Loi écrite (de l’Ancien Testament) une autre « Loi », composée de leurs interprétations et de leurs traditions, qui donna ensuite le Talmud.
L’Évangile vient de donner un exemple du sérieux de leur engagement  : ils payaient la dîme, c’est-à-dire qu’ils donnaient au Temple un dixième de leurs revenus. Bref, le but de leur vie était de faire la volonté de Dieu au quotidien. Ils étaient peu nombreux mais formaient une élite religieuse et morale, et leur influence était grande sur le peuple d’Israël. C’est pourquoi Jésus a été si exigeant avec eux, car à celui qui a beaucoup reçu, on demandera beaucoup.

Retour à la parabole. Notre pharisien croit sincèrement être devenu un juste par ses propres actions, et il en prend naïvement Dieu à témoin.
Un petit rappel  : dans l’Évangile, le premier sens du mot « juste » n’est pas d’abord « équitable ». Un homme est dit juste quand il observe fidèlement la Loi de Dieu, quand ses actes et ses pensées sont conformes à la volonté divine. Un homme juste est agréable à Dieu, digne de lui. Pour le dire d’un mot, cette justice-là est l’antichambre de la sainteté. Notre pharisien ignorait-il cela ? Bien sûr que non, puisque le but de son existence était d’obtenir cette justice ! Mais alors, comment a-t-il pu échouer à ce point, comment a-t-il pu se fourvoyer dans une telle impasse ? Réponse  : il a fait deux grosses erreurs.
Sa première erreur a été de se comparer. Vous connaissez l’adage  : quand je me regarde, je me désole, mais quand je me compare, je me console. Notre pharisien n’en a retenu que la 2nde partie. Il se compare, se console, se congratule. La justice divine, il la désire certes ; mais oubliant qu’elle vient de Dieu, il prétend se l’attribuer tout seul en récompense de ses efforts. Il est si content de lui qu’il se croit déjà sauvé ! Si fier de sa réussite qu’il ne pense pas à se regarder dans la glace, et à faire son examen de conscience.
Sa seconde erreur aggrave la première. Cet homme prie mais il prie mal. Pourquoi prie-t-il mal ? Parce qu’il ne demande rien à Dieu. Certes, sa prière commence par  : « Je te rends grâce… », mais de quoi rend-il grâce ? De sa propre grandeur ! Une prière sans humilité et sans appel à la miséricorde ne peut pas plaire à Dieu. Ce pharisien, pourtant féru de Bible, avait oublié ce qui plaît à Dieu, selon le Siracide (1re lecture)  : « Le pauvre persévère [dans sa demande] tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui… et ne lui a pas accordé sa justice » (Si 35, 21 s.). À la décharge de notre pharisien, il n’avait pas entendu cette parabole de l’Évangile. Ceux qui l’ont entendue, nous, savent que si l’on ne demande rien d’important à Dieu, alors on est sûr de ne rien recevoir, donc de ne pas être justifié, de ne pas être sauvé…
Saint Paul en est une belle illustration. Il a décrit son éducation de super-pharisien, affirmant même  : « Je surpassais de loin en judaïsme tous mes compatriotes » (Ga 1, 14). Si ce n’est pas se comparer… mais c’était avant la route de Damas. Dès qu’il rencontre le Christ, ses yeux s’ouvrent, il se traite d’avorton, et s’exclame  : « Ma vie présente, je la vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Le centre de sa vie désormais, ce n’est plus lui, c’est Jésus. Alors, non seulement il ne se compare plus, il ne fantasme plus sur son « moi idéal », mais il n’a plus qu’un seul désir  : embrasser la Croix du Christ.
C’est pourquoi il a le droit de dire les mots que nous venons d’entendre (2e lecture)  : « Je me suis bien battu… jusqu’au bout, je suis resté fidèle, je suis prêt à recevoir la couronne de la justice c’est-à-dire la récompense du vainqueur ! » Aucune vantardise, mais la juste joie de celui qui, sachant qu’il a tout remis à Dieu, est sûr que « le Seigneur le sauvera encore et le fera entrer dans son Royaume ». Dieu fasse que nous aussi puissions un jour parler comme saint Paul !

Frères, la leçon de cette parabole est courte mais capitale. Tous doivent la retenir. Pour être sauvé, il faut prier. Prier bien. Et prier bien consiste à regarder et à demander.
Regarder Dieu plutôt que soi-même ! Le regarder et se laisser regarder par lui. Regarder Jésus pour l’écouter, et pour se laisser appeler par lui.
Demander une âme de publicain  : « Mon Dieu, sois favorable au pécheur que je suis ! »
Enfin, si quelqu’un, touché par cette parabole, se demande quoi faire en pratique, on lui conseille ceci.
Chaque matin, après le réveil mais avant de poser le pied par terre, dis à voix haute  : « Seigneur, prends pitié de moi, pécheur, et sauve-moi ! »
Chaque soir, avant d’entrer dans le lit, dis à voix haute  : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »
Si tu fais ainsi chaque jour, alors, lorsque ta fin viendra, tu pourrais, à ton insu, être devenu un juste  : un homme que Dieu désire rencontrer face à face.

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