Homélie du Épiphanie - 4 janvier 2009

Où est le Roi des Juifs?

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Plusieurs d’entre vous ont pu voir, sinon la totalité, du moins une partie des chapitres de la série d’émission de la chaîne de télévision Arte consacrée aux origines du christianisme – ou en entendre parler. Sous le titre «Apocalypse», les réalisateurs ont posé les questions suivantes: Comment un petit groupe de juifs, disciples de Jésus, ont-ils pu être au principe d’une religion mondiale, et ce en une douzaine de générations? Comment quelques judéo-chrétiens qui voyaient en Rome la puissance du mal, figurée par la Bête de l’Apocalypse, ont-ils pu devenir la source de la religion devenue officiellement celle de l’empire gréco-romain en une quinzaine de générations? Comment la prédication de Jésus, crucifié son Ponce Pilate, est-elle devenue la référence intellectuelle du monde cultivé en une vingtaine de générations? Autant de questions qui croisent notre célébration de l’Épiphanie centrée sur la page d’Évangile qui rapporte la venue des mages venus d’Orient adorer l’enfant Jésus.

Dans les émissions, toutes ces questions ont été traitées par des spécialistes universitaires reconnus; ils l’ont fait en toute rigueur intellectuelle en excluant toute apologie du christianisme – ce qui a pu heurter ceux qui attendaient un propos pieux. Certes, la méthode qui consiste à juxtaposer des fragments est, à mon avis, tendancieuse et le parti pris de récuser toute référence à Dieu est source de contresens… Il n’empêche que les questions sont bien réelles et fort actuelles pour approfondir la foi qui habite la célébration de l’Épiphanie. Avec les mages, nous nous demandons: «Où est le roi des juifs?».

Pour répondre, nous devons nous souvenir que l’évangile de Matthieu a été écrit dans sa version définitive à la fin du premier siècle au moment où les communautés chrétiennes rassemblent des juifs devenus chrétiens (à l’instar des apôtres Pierre, Jacques, Jean, Marie Madeleine et tant d’autres), mais aussi des non-juifs (grecs, romains ou habitants de l’Orient hors de l’empire). Les bergers représentant la descendance d’Abraham ne sont pas seuls à venir honorer le messie promis; il y a les mages qui représentent une humanité bien plus large. Cette situation est évoquée par l’épître aux Éphésiens. Paul nous dit plus que le constat de la diversité d’origine des chrétiens au milieu du premier siècle; il affirme que le rassemblement de juifs et de non juifs dans une même communion est l’œuvre de Dieu. Dans les communautés de foi au Christ, Dieu réalise son intention première: rassembler toute l’humanité dans l’unité sans gommer les différences d’origine ethnique, de langues, de cultures, de traditions religieuses?

Fêter l’Épiphanie n’est-ce pas reconnaître que ce que Jésus a fondé a pour horizon non seulement le rassemblement des fils d’Israël dans un royaume de paix, mais le rassemblement de tous les fils d’Adam dans l’unité? Ainsi il subvertit ce que l’on entendait à Jérusalem par le titre de roi des juifs en lui ôtant toute dimension nationale.

Le récit évangélique comme la lettre aux Éphésiens attestent que ce dépassement a eu lieu. Il convient de se demander comment il a pu se faire si rapidement et à si grande échelle? La figure des mages nous aide à y répondre en constatant que les temps vivaient une grande crise religieuse et qu’il y avait un aspiration mystique très forte hors d’Israël, hors frontières géographiques, mais plus encore hors des frontières définies par les rituels et les observances. À la reconnaissance de ce fait par les historiens évoqués plus haut, je pense qu’il faut ajouter que la raison principale est que les communautés chrétiennes ont mis en pratique le commandement qui résume la prédication de Jésus. Aime dans la joie de l’émotion et de l’enthousiasme; aimer sans réserve; aimer force et goût de vivre; aimer aux jours de lumière, mais aussi aux jours de faiblesse et de contradiction; aimer à l’encontre des difficultés de relation et même dans le conflits – comme le demande le Sermon sur la Montagne. Tel est, me semble-t-il, la raison à prendre en compte pour répondre aux questions posées: le primat de l’amour. Aimer son prochain comme soi-même et plus encore aimer comme le Christ a aimé dans le don de soi. Telle est la réalisation du Règne de Dieu!

Les mages demandent: «Où est le roi des juifs?». Ils sont invités à voir un enfant, puis ils s’en vont par un autre chemin? Leur attente a changé de visage; leur projet est autre: une sagesse bâtie sur l’amour, cet amour dont Jésus nous dit: «Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés».