Homélie du (24 juin 2016)

Pain de vie et coupe du salut (Jubilé des 50 ans d’Ordination de fr. Jean-Michel Maldamé)

par

fr. Jean-Michel Maldamé

En cette veille de l’ordination de six frères de notre communauté, le frère prieur m’a invité à présider la célébration eucharistique et à faire mémoire de mon ordination voici cinquante ans. C’est une joie de le faire en ce jour de la nativité de saint Jean-Baptiste, car c’est une fête de lumière. C’est aussi une joie de le célébrer au moment où nous célébrons le huitième centenaire de la fondation de l’Ordre des prêcheurs, puisqu’avec Jean-Baptiste nous célébrons celui qui a désigné le Christ, figure fondatrice de notre vocation de prêcheurs à la suite de Dominique.

Lorsque j’étais enfant, ma mère me parlait d’un de ses grands oncles qu’elle admirait. Elle disait de lui qu’il avait un bon métier. Il était boulanger; son pain était très bon et nul indigent n’a jamais frappé en vain à sa porte. Ce souvenir s’accorde à ce qu’est une ordination presbytérale, qui donne la charge de partager «le pain de la vie et la coupe du salut», selon les paroles de la célébration eucharistique. Je retiens le mot «métier». Le latin à la racine du mot est aussi traduit par «ministère». Comme ce mot a pris dans le langage commun le goût du pouvoir, désir d’un maroquin ou ambitions des cabinets, à l’école de Charles Péguy, je préfère le mot «métier», car il dit l’expérience commune faite de compétence, de reconnaissance et de persévérance dans un service rendu à la communauté.

De l’exercice de ce métier, par manière d’encouragement, j’évoquerai ce que je fis dans le cadre de ce que l’on appelait alors «Mission étudiante», où j’ai pris en charge les «grandes écoles», qui ont l’avantage d’avoir des résidences et une tradition de solidarité. Il était donc opportun que vive une communauté chrétienne dans chaque école et que les réunions de cette communauté aient lieu dans les salles disponibles pour les élèves dans leur résidence. J’ai pu regrouper des étudiants et voir se constituer des communautés. Outre les réunions le soir, comme nombre des étudiants restaient à Toulouse, il y avait des week-ends dans les monastères voisins où le cadre de prière des bénédictins et des cisterciens permettait de grandir dans la foi et la prière. Ce travail en miettes n’aurait pas eu de sens s’il n’y avait une participation à des grandes assemblées. Avec un confrère jésuite, nous avons arraché la messe dite «de rentrée» à sa routine pour en faire, grâce à l’engagement de l’archevêque, un rassemblement le plus large possible d’étudiants venus de tous les horizons.

Je me suis demandé comment me situer dans ces activités. Un mot m’est venu à l’esprit selon une expression du temps de guerre où les jeunes recrues sont prises en charge par des «anciens». «Ancien», le mot ne désigne pas un «vieux», mais celui qui est passé devant et qui a fait l’expérience de la vie, du bien et du mal, de la réussite et de l’échec et pour ce qui est de la vie chrétienne d’avoir mûri dans le combat spirituel. Ancien! Le mot traduit le grec des évangiles presbyteros, transcrit dans le mot «prêtre».

De ces années de labeur, que reste-t-il Impossible de le savoir, c’est le secret de chacun. Un signe peut être relevé: parmi les jeunes qui furent des chevilles ouvrières des communautés, plusieurs sont devenus prêtres – sept si ma mémoire est bonne. Leur temps à Toulouse n’était qu’une étape; ils sont entrés au service de leur diocèse ou dans des communautés religieuses. Si j’évoque cela, c’est pour dire que je ne fus qu’un témoin. Je le dis en ce jour où nous célébrons Jean-Baptiste, le grand témoin qui a désigné Celui qui devait venir et qui s’est effacé pour laisser place au temps de l’Esprit.

Puisque j’ai cité en commençant une parole de ma mère, je me dois de citer une parole de mon père. Au temps où je trouvais grand plaisir à faire de la géométrie et traçais des figures esthétiques à la règle et au compas, il me disait que les mathématiques étaient «l’art de raisonner juste sur des figures fausses». Ainsi l’Esprit Saint! Avec les à peu près de la vie, les maladresses et les erreurs des apôtres, l’Esprit de Dieu trace la voie du salut. Le pauvre dominicain que je suis reconnaît que tout (etiam peccata, disait Paul Claudel) prend sens dans ce que Jean-Baptiste annonçait, la venue de celui qui a surgi du tombeau dans la lumière du matin de Pâques pour être l’aîné d’une multitude de frères et qui se donne, pain de la vie et coupe du salut.

Où suis-je aujourd’hui que tant d’années se sont passées? Une image me vient à l’esprit en cette fête de Jean-Baptiste qui fut une lumière avant la Lumière véritable. À l’aurore, avant l’aube, vient ce moment où cesse le ramage des oiseaux de la nuit et où ne se fait pas encore entendre le chant qui commence avec le lever du jour. Un fragment de pur silence! Dans ce silence passent un souffle et un appel; j’entends l’écho de la parole de Jésus à Marie-Madeleine qui représente l’humanité sauvée, selon le texte de l’antienne de la messe de Pâques: resurrexi et adhuc tecum sum (je suis ressuscité et je suis avec toi), lui qui se donne: pain de la vie et coupe du salut.

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