Homélie du 24e DO - 11 septembre 2005

Pardonner, pour pouvoir mourir en Dieu

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C’est le dimanche des comptes.

Tout le monde compte d’ailleurs aujourd’hui: depuis saint Pierre jusqu’à Jésus, le roi de la multiplication, en passant par le souverain de l’Évangile et par le Seigneur, dans la première lecture, qui tiendra un compte rigoureux de nos péchés. Des comptes qui nous montrent que nous sommes hélas bien calculateurs, souvent obsédés par la question du combien… même lorsqu’il s’agit du pardon! Combien ça coûte? Combien gagne mon voisin? Combien de morts dans cette catastrophe?

Seigneur, combien de fois dois-je pardonner? Jusqu’à sept fois? Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.

Mais voyons, Seigneur, ce n’est pas possible! Elle est trop dure cette parole! Comment une femme battue peut-elle pardonner à son mari qui boit et la maltraite? Comment un enfant violé peut-il pardonner à son agresseur, souvent un de ses proches? Comment des parents dont on a torturé et tué l’enfant peuvent-ils pardonner aux bourreaux? Des questions sordides, peut-être, mais qui sont bien réelles pour trop de nos contemporains. Le mal scandalise, le mal horrifie. Comment pardonner? Comment faire, Seigneur, Toi qui sais bien que parmi nous, certains ont le cœur qui se déchire et les lèvres qui se ferment presque lorsqu’ils prient le Notre Père et doivent dire « comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés« ?
Comment pardonner?
Oui, frères et sœurs, comment pardonner quand l’impardonnable surgit?

Je vous propose un petit voyage dans l’espace et dans le temps pour détendre un peu l’atmosphère, du moins temporairement, et parce que le mal fait moins mal quand il est lointain. L’horreur est moins horrible quand elle a 200 ans et que les livres d’histoire de nos têtes blondes ne daignent lui octroyer que deux ou trois lignes. Je vous emmène dans mon pays natal, un pays presque toujours vert. Un pays de bocage, de collines et de chemins creux. Un pays aux beaux clochers et aux fiers moulins. Un pays qui sent bon la brioche. Un pays où le vent souffle dans les toiles… de Cholet, bien sûr. Un pays où Notre-Dame est particulièrement honorée, sans doute grâce à un saint missionnaire qui y repose! C’est la Vendée, un pays de saints et de chrétiens.

1793. Le bocage se soulève pour deux raisons: d’une part, le refus violent de la Constitution Civile du Clergé qui prive le peuple de ses prêtres et d’autre part, à cause de la levée en masse de 300.000 jeunes hommes sensés aller défendre les frontières de la jeune République française. Si dans un premier temps les insurgés remportent bien quelques succès contre les « Bleus », la contre-attaque est brutale et sanglante. La défaite vendéenne à Cholet le 17 octobre 1793 marque le début de la fin. Le 23 décembre, à Savenay, Westermann déclare: « Il n’y a plus de Vendée, je viens de l’enterrer dans les bois et les marais. J’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux et massacré les femmes. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé! » Les colonnes infernales de Turreau pénètrent alors dans le bocage et déciment la population civile. Il y aura plus de 300.000 morts.

Cette Vendée, celle qui recevra l’adjectif de « militaire » aurait pu s’enfermer dans la douleur et l’abattement, la haine et la rancœur. Elle ne l’a pas fait. Et pourtant Dieu sait si l’émotion est encore intense, dans les chapelles, en particulier celle des Lucs-sur-Boulogne, où sont inscrits dans la pierre les noms de ceux qui ont été massacrés au nom de la liberté. Il y a tant de nourrissons, d’enfants et de vieillards! Il faut alors apprendre à lire les vitraux des églises de Chanzeaux, de Saint-Florent-le-Vieil ou du Pin-en-Mauges, à observer les sculptures ou les tableaux si nombreux pour découvrir cette Vendée qui pardonne mais qui n’oublie pas.

Ainsi, ce que l’on appelle Le Pater d’Elbée, a fait l’objet de représentations, aussi bien sur des vitraux qu’en peinture. Le 11 avril 1793, alors que les soldats vendéens récitent un Notre Père avant d’exécuter 400 prisonniers républicains retenus dans l’église Saint-Pierre de Chemillé, d’Elbée les interrompt: « Ne mentez pas à Dieu! Vous osez lui demander de vous pardonner comme vous pardonnez aux autres, alors que vous êtes prêts à vous venger! » Troublés, les Vendéens épargnent leurs prisonniers. « Ne mentez pas à Dieu! »

Plus saisissant encore est le Pardon de Bonchamps. Blessé grièvement à la bataille de Cholet, il traverse la Loire à Saint-Florent-le-Vieil. Il meurt après avoir fait promettre à ses hommes de ne pas fusiller les 5.000 prisonniers républicains capturés précédemment et enfermés dans l’abbatiale. Le sculpteur David d’Angers, républicain convaincu, fils d’un des hommes sauvés par le chef vendéen, le représentera sur son lit de mort. Le jeune homme va mourir. Il lève une main auguste vers le ciel. « Grâce, grâce aux prisonniers! » C’est le pardon que l’on donne à l’heure de la mort, celui qui fait entrer dans la vie. C’est le pardon d’un homme qui sait que la rancune et la colère sont des choses abominables. C’est le pardon d’un homme qui pense à son sort final et qui renonce à toute haine. C’est le pardon qui surgit contre l’impardonnable.

Voilà deux jeunes hommes dont la grande Histoire n’a pas retenu les noms. Ils nous enseignent que le pardon n’est pas faiblesse, qu’il est parfois incompréhensible tant le mal semble nous submerger.

Ils nous enseignent aussi, avec tout ceux qui les ont gardé dans leur mémoire et qui les admirent, que le pardon n’est pas l’oubli, que le pardon demandé exige une réparation et que le pardon accordé frise l’héroïsme, parfois. Ils nous enseignent comment pardonner quand surgit l’impardonnable: en pardonnant, en demandant à Dieu cette grâce du pardon véritable que Lui seul peut nous donner.

Oui, frères et sœurs, pardonnez, pardonnez encore, du fond du cœur! Sinon, vous pourrez sans doute vivre, tant bien que mal, mais vous ne pourrez jamais mourir.

Amen.