Homélie du 9e DO - 6 mars 2011

Parole de vie

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Évangile selon saint Matthieu, 7 :

21 «Ce n’est pas en me disant: « Seigneur, Seigneur », qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux.

22 Beaucoup me diront en ce jour-là: « Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé? en ton nom que nous avons chassé les démons? en ton nom que nous avons fait bien des miracles? »

23 Alors je leur dirai en face: « Jamais je ne vous ai connus; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité. »»

24 «Ainsi, quiconque écoute ces paroles que je viens de dire et les met en pratique, peut se comparer à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc.

25 La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont déchaînés contre cette maison, et elle n’a pas croulé: c’est qu’elle avait été fondée sur le roc.

26 Et quiconque entend ces paroles que je viens de dire et ne les met pas en pratique, peut se comparer à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable.

27 La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont rués sur cette maison, et elle s’est écroulée. Et grande a été sa ruine! »

Lorsque nous posons un acte juridique, nous parlons, mais il faut ensuite signer et il y a un acte. Dans nos échanges commerciaux, tant que la marchandise n’est pas livrée et payée, le contrat n’est pas respecté. Bref, l’important c’est l’acte, ce qui est fait. Ceci vaut en tout domaine; ainsi Jésus achève-t-il le Discours sur la Montagne en disant: «Ce n’est pas en me disant  » Seigneur, Seigneur » qu’on entrera dans le Royaume de Dieu, mais c’est en faisant la volonté de mon Père». Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde arabo-musulman le confirme: on n’y cesse de se référer à Dieu, mais derrière ces invocations officielles que de violence, de mensonge et de corruption! Ce qui est bâti sur le sable s’effondre.

Jésus ne se limite pas au présent; il considère la fin, «ce jour-là», c’est-à-dire le grand jour de la justice de Dieu. Pendant sa vie publique, Jésus avait associé les disciples à sa mission; ils étaient fiers et heureux de voir qu’au nom de Jésus ils avaient prophétisé et fait des miracles. Jésus leur dit que cela est vain si rien n’est changé dans leur cœur. Aujourd’hui cette parole retentit douloureusement à nos oreilles. Dans notre Église catholique romaine, tant de scandales ont eu lieu. Des théologiens lucides et des fidèles laïcs avisés invitent à considérer qu’il faut aller au delà des fautes individuelles et remédier aux causes structurelles. Ce n’est pas le lieu d’en débattre; ce serait parler des autres, alors que l’évangile nous parle à moi comme à vous. Prenons au sérieux le Sermon sur la Montagne.

Pour résumer le Sermon sur la Montagne Jésus emploie l’expression «les paroles que je vous dis». La parole! Telle est la racine de tout. En effet, parler est le propre de l’homme. Car la parole humaine n’est pas que communication, elle est relation, présence et reconnaissance. L’enfant qui vient de naître crie et pleure; la mère entend quelqu’un qui l’appelle et elle répond par les gestes et par la parole. Par les paroles de mère et de père l’enfant advient à son identité et il accède à la parole qui s’adresse à un autre reconnu pour lui-même. Combien d’adolescents ne peuvent qu’user de violence, faute d’avoir entendu une parole dite en vérité? Que de souffrances dans les couples quand la parole fait défaut; la violence advient – tant de femmes battues – et c’est un désert affectif. Que de souffrances dans nos repas de famille lorsque le mutisme s’instaure entre les générations. Ainsi Jésus nous invite à prendre pour socle de notre vie la parole qu’il nous adresse. Cette parole, comme parole vivante, change l’intime de notre être et nous donne de naître à la vie d’enfant de Dieu.

Au commencement du Sermon sur la Montagne, Jésus disait être venu pour «accomplir la Loi». Or sur ses lèvres et dans le contexte de son enseignement, la Loi – en hébreu Torah – n’est pas seulement un code de prescriptions, c’est aussi un ensemble de récits fondateurs. Le grand récit est celui de l’Exode, chemin de libération où le peuple apprend que «l’homme ne vit pas de pain, mais la parole venue de Dieu». Il y a aussi la geste des patriarches. Appelés par Dieu, ils ont reçu la parole qui est alliance et promesse. Il y a aussi dans les premiers chapitres des grands récits, les mythes fondateurs de la culture universelle. Ce ne sont pas des textes historiques rapportant la vie au temps de la préhistoire, mais la mise en scène symbolique de ce que nous vivons aujourd’hui… La Tour de Babel, parole totalitaire et effondrement dans la confusion; le Déluge, puis avec Noé la renaissance de la création et la parole de bénédiction. Caïn jalouse son frère Abel et le tue. Avant cela, le récit de la faute d’Adam nous montre comment le don de Dieu est perverti. Seuls les ignorants lisent ces textes comme le compte-rendu de ce qui serait arrivé à d’insaisissables ancêtres, alors qu’ils sont un miroir offert pour que nous y lisions les exigences de notre vie, le rôle fondateur de la parole. Enfin, la Bible s’ouvre par le texte de la création par la parole créatrice.

Quand Jésus nous dit la volonté du Père, il vient à nous comme celui dont la parole nous donne de naître, car il est la parole créatrice, le Verbe éternel qui est au principe de tout ce qui est. Tel est le roc sur lequel nous avons fondé notre vie.