Homélie du (7 mai 2017)

Le pasteur, les brebis et le loup

par

Jésus nous adresse sa parole et avant d’en méditer le contenu il importe de remarquer la manière dont il nous parle. En effet Lui-même nous invite à commencer par identifier la voix qui s’adresse à nous. Est-ce celle du bon Pasteur, du berger des brebis ou bien d’un étranger ? La première caractéristique, qui déroute souvent ses auditeurs, est sa manière de parler par image, par parabole. C’est agaçant tellement c’est simple et obscur à la fois. L’Évangile note que les pharisiens ne comprennent pas Jésus et qu’il doit reprendre la parole. Les disciples eux-mêmes sont parfois déroutés et perplexes. Un deuxième trait de cette parole de Jésus consiste dans le fait qu’il manie à la fois affirmation et dénonciation : « je suis la porte de brebis » et « tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits ». Enfin, lui qui est la vérité, ne laisse pas contraindre sa parole : il pratique également l’art de l’esquive, celui de l’attaque et celui de la riposte ; il parle lorsqu’on le presse de se taire – en invectivant les scribes et les pharisiens – et il se tait lorsqu’on le presse de parler. Il est à contretemps et agit à rebrousse-poil.

Pourtant, frères et sœurs, l’heure est grave. À la demande « que devons-nous faire ? » l’apôtre Pierre pourrait peut-être être plus précis que d’inviter à la conversion et au don de l’Esprit. L’heure est grave. S’il y a risque d’être entraîné par un mauvais berger ou d’être dévoré par un loup, il serait peut-être préférable de les dénommer expressément ? À défaut d’un nom, un prénom nous aiderait. Ou un indice : masculin ou féminin ? N’est-ce pas manque de courage, jésuitisme, faute morale de ne pas le faire ? « Légion » ne me dit pas le nom propre du diable, « 666 » ne me dit pas le nom de la Bête. Agir en conscience, d’accord, mais comment ? Se confier à l’Esprit, d’accord, mais nul ne sait ni d’où il vient, ni d’ailleurs où il va. Help me !

Ne nous méprenons pas. Jésus ne nous invite pas à l’instinct grégaire. Nous sommes le troupeau du Christ mais nous ne sommes pas réellement des moutons. Jésus nous appelle au discernement. Discernement de notre raison éclairée par l’Esprit de Dieu qui habite en nous comme en un temple. Il connaît ses brebis par leur nom et ses brebis connaissent sa voix, la distinguent de celle du voleur et du bandit, de celui qui agit par ruse et par fraude, qui entre non par la porte mais par effraction. Mais reconnaître sa voix suppose qu’on l’ait déjà connue. Sinon, il est trop tard, quelle que soit l’urgence.

Sans rêver donc de ce que la Parole de Dieu ne dit pas, il nous faut scruter ce qu’elle nous dit. Jésus dit de lui qu’il est la porte des brebis. Ce qu’il dit de lui, il le dit pour nous et en quelque manière de nous : « si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage ». Ailleurs, il déclare équivalemment qu’Il est « la voie, la vérité et la vie ». Chercher ailleurs qu’en lui, construire sur une autre base que lui, prêter l’oreille à un autre que lui, c’est donc s’égarer et se perdre. Il est le passage obligé, non pas comme un gourou qui séduit et captive, mais comme l’unique médiateur entre Dieu et les hommes, comme l’unique accès au Père, mais offert à tous car il est mort pour tous ; il est le pasteur qui expose sa vie pour ses brebis, le Christ qui donne sa vie pour ses amis, et Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. L’identité de Jésus fait corps avec sa mission : il est l’Envoyé du Père, non pas secondairement mais absolument. C’est pourquoi il exprime dans un même moment ce qu’il est – la porte des brebis, c’est-à-dire la voie de leur salut – et ce pourquoi il est venu – pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. Et de fait, si son identité et sa mission coïncident, de même en va-t-il du salut et de la vie car la perdition n’est autre que la mort.

La parole de Jésus, à son tour, est l’actualisation et l’effet de sa mission. Elle œuvre donc pour nous donner la vie et le salut. Le troupeau dont nous sommes les brebis n’est autre que l’Église, communauté de vie divine et de salut à la louange de la gloire du Seigneur. Cette voix familière du bon pasteur de nos âmes nous conserve donc, ensemble, dans l’unité, dans la communion. Elle est une parole qui unit ceux qui l’accueille. Et pourtant elle est simultanément une parole qui divise, justement parce qu’elle demande accueil, adhésion, ouverture de cœur et donc décision personnelle. La fin du chapitre dont est extrait cet Évangile le relève expressément et, de manière générale, la même parole de Jésus attire à lui certains et en éloigne d’autres, jusque parmi ses disciples. Il faut qu’il en soit ainsi. Une parole qui ne ferait qu’unir dans un consensus supposé nécessaire risquerait fort de n’être que manipulation. Bêler ensemble en criant au loup est moins pertinent que de discerner en conscience la voix du bon pasteur. Faute de dire à qui accorder sa confiance, ne convient-il pas au moins de dire à qui ne pas le faire ? Il n’appartient à personne de dicter un choix qui doit être libre, quand bien même cette liberté est onéreuse. Ce que l’on sait, et de manière partagée, c’est non pas qui mais quoi choisir. « Choisis la vie », nous dit l’Écriture. Mais dans l’amour du frère. Choisis donc le respect et la promotion de la vie et de la dignité de tout être humain, et surtout du plus petit d’entre tes frères. Mais on ne choisit pas ce petit comme la dame patronnesse choisit les pauvres qui seront le miroir admirable de sa générosité. On ne choisit pas la veuve plutôt que l’orphelin, le vieillard plus que l’embryon, le chômeur contre l’immigré. On choisit ici de ne pas choisir, d’aimer celui qui en est le plus frustré, d’aider celui qui en a le plus besoin. Probablement celui qui vous mange du temps, qui vous incommode tellement il pue, qui vous casse les oreilles ou quelque autre organe. On ne choisit pas des versets ou les pages paires de sa Bible pour y trouver caution de ses propres idées. Voilà la seule voix à entendre et à dire : choisis la vie de ton frère, surtout du plus petit, jusqu’au don de la tienne.

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