Homélie du (7 juillet 2016)

Pèlerinage des frères étudiants avec le Maître de l’Ordre

par

fr. Loïc-Marie Le Bot

Cher frère Bruno,
Chers frères étudiants dominicains, chères sœurs dominicaines,
Soyez les bienvenus, chez vous. Ici, à Toulouse, aux racines de l’Ordre les frères et les sœurs, sont chez eux !

Aujourd’hui se croisent pour vous, deux routes celle de saint Dominique et celle de saint Thomas d’Aquin ! nous aimons ici les célébrer ensemble ! votre étape dans ce pèlerinage vers Bologne sur les pas de Dominique dans cette église des Jacobins, une des plus belles de l’Ordre, vous permet de rencontrer un frère de Dominique, Thomas. Cette conjonction providentielle nous permet de toucher du doigt la richesse du charisme légué par Dominique à ses frères. C’est la veine de l’étude de théologie qui est ici honorée. Devant tant de frères réunis autour de saint Thomas d’Aquin, prêcheur et docteur de l’Église, j’ai envie d’exprimer une demande en imitant saint Dominique :
« Que vont devenir les étudiants dominicains ? »

En regardant un peu en arrière dans notre époque moderne qui fut si riche pour l’enseignement et l’étude de la théologie, y compris dans l’Ordre, vous connaissez la litanie des grands théologiens dominicains ayant une influence au Concile Vatican II, on reste frappé d’une chose. Peu des grands acteurs de la théologie du XXe siècle, des grands artisans des sommes les plus récentes, des rédacteurs des traités exégétiques ou patristiques les plus à jour, ont une réputation de sainteté, peu voire, très peu, sont en même en voie de canonisation, aucun encore sur les autels. On mentionnera ici au passage du P. Marie-Joseph Lagrange comme en contrepoint. Mais il doit se sentir bien seul, et on doit dire qu’on a encore un peu mal pour arriver à la conclusion du procès.
Il y a comme un contraste avec les siècles précédents ! regardons ceux que l’Église nous indique comme modèles pour les théologiens : les docteurs de l’Église et si on se tourne vers l’Ordre nous trouvons en ne citant que les docteurs s. Thomas d’Aquin, s. Albert le grand, sainte Catherine de Sienne. La particularité des docteurs de l’Église est d’être des saints d’avoir eu une vie manifestement transformée par la charité et d’avoir proposé une doctrine si sûre qu’elle peut être suivie par les fidèles, par les étudiants en théologie comme les professeurs. Le magistère lui-même y puise son inspiration. La liste aujourd’hui longue de trente-cinq noms des docteurs de l’Église ne comportent qu’un seul nom après le XVII e siècle, sainte Thérèse carmélite française de Lisieux, qui n’étudia pas dans un studium, ni même une faculté de théologie, et n’enseigna pas plus, mais resta dans monastère se nourrissant de la Bible et de quelques écrits spirituels !

Alors vous me direz cela ne prouve rien car la théologie c’est comme le bon vin, il faut attendre un certain temps avant de voir les arômes se déployer et son caractère s’affirmer. Les fruits d’une doctrine théologique se font attendre pour révéler leur plénitude leur fécondité. Il faudrait encore attendre un peu.
Je veux bien, mais je pense qu’il n’y a pas que cette promesse qui puisse nous réconforter. Disons un peu crûment.
Est-on arrivé à un âge où la théologie comme matière d’étude et d’enseignement n’est plu directement féconde et ne porte plus à la sainteté, ne produit plus de saints ?

Cette impression peut être plus encore renforcée par tout un courant de théologiens qui nous apprend que les vrais théologiens sont les saints, c’est à la source de l’exemple de leur vie et de leur expérience de Dieu que se comprend, s’enseigne et se vit la théologie, s’expérimente et se vérifie la science de Dieu. Le vrai théologien enseigne, ou plutôt témoigne, par sa vie animée par la charité de l’œuvre de Dieu en lui. C’est là ce qui importe pour notre salut. D’ailleurs, remarquent-ils, les derniers docteurs de l’Église proclamés par Paul VI et Jean-Paul II sont bien en consonance avec cette option : Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila ou Thérèse de l’Enfant Jésus. Elles n’ont pas étudié dans une école de théologie, ni enseigné dans une chaire de l’université, ni écrit d’articles ou de sommes de théologie, mais elles ont laissé les témoignages d’une rencontre féconde avec le Seigneur et ouvert des voies pour l’approcher et le servir.

Voilà un constat qui apparait pour le moins singulier, au moment où nous célébrons avec des frères étudiants de l’ordre entier réuni autour du Maitre de l’Ordre une messe sur la tombe du docteur commun et angélique tout à la fois, saint Thomas d’Aquin. Celui dont nos Constitutions disent qu’il est « le meilleur maitre et modèle » pour notre vie d’étude.
Bref, j’ai envie de dire : « on réclame de nouveaux docteurs de l’Église ! On recherche des saints théologiens » !

Chers frères, vous passez dans des salles de classes de longues heures, vous prenez du temps dans vos cellules à scruter les Écritures, et rechercher à la bibliothèque les écrits les plus rares des grands théologiens. Vous appliquez votre intelligence à des problèmes spéculatifs ardus et aux charmes de l’apprentissage des langues anciennes. Ne pourrait-on pas être tenté de s’en remettre à la théologie des saints et ne chercher que l’union mystique en négligeant peut-être l’effort rationnel pour se laisser envahir par la présence de l’Esprit ? Ou alors contentons-nous de nous concentrer sur l’efficience apostolique immédiate, sur l’aspect pratique, sur l’art de la prédication et la pastorale ? Nous serions en arrêt devant deux démarches théologiques opposées.
Essayons comprendre en regardant l’exemple de saint Thomas d’Aquin. L’étude de la théologie et son enseignement ont pétri sa vie. Il a vécu sa vie dominicaine dans des couvents d’études, passant du banc de l’écolier à la chaire du lecteur puis du maitre en théologie. Il a aussi écrit pour ses frères pour leur communiquer ce qu’il avait compris et contemplé, pour en faire tous des prédicateurs de la vérité. Chez lui, la recherche de la vérité sur Dieu va de pair avec la recherche de la sainteté et du salut du prochain. Il nous enseigne que la théologie est une science dont l’objet est reçu dans la foi. La théologie n’est pas seulement un discours sur Dieu.

La connaissance surnaturelle de Dieu en nous commence par la foi. Elle est la connaissance la plus haute de Dieu qu’on puisse avoir ici-bas. En cherchant à comprendre ce que nous croyons par la théologie, nous pouvons entrer plus totalement dans la contemplation des Mystères divins.
En fixant son regard sur Dieu, qui est son objet premier et sur toutes choses en tant qu’elles ont leur principe en leur fin en Dieu, la théologie est une sagesse, car elle atteint directement Dieu.
Là, le théologien, étudiant ou enseignant, touche le mystère en sa source et doit en être entièrement illuminé et au premier chef son intelligence. Cette mise en présence avec Dieu est transformante, mais elle ne saurait si je puis dire suffire. La connaissance théologique a besoin d’un environnement de charité pour croitre et arriver à maturité, et être perceptible par le Peuple de Dieu tout entier. La sagesse théologique doit conduire à une amitié transformante avec Dieu. Cette amitié se revêt dans l’Ordre d’une dimension apostolique, ce qui a été contemplé doit être transmis.
Sur ce front-là, la vocation du théologien est précieuse. Il vous appartient jeunes et moins jeunes théologiens de soutenir cette bataille-là, celle de l’étude et de la sainteté, et peut-être mieux encore de la sainteté par l’étude. Il nous appartient sans aucun doute aussi de réveiller l’attention du Peuple de Dieu vers cette vocation de la sainteté de l’étude pour se tourner vers cette démarche particulière, pour la connaitre, l’estimer et percevoir chez les théologiens les richesses de grâces qui font les grands saints. Car il y a des trésors de sainteté chez les théologiens, sachons les voir. L’étude de la théologie doit nous conduire à la sainteté.

C’est pourquoi nous prions saint Thomas notre frère aîné dans l’Ordre de nous accompagner dans nos études et dans toute notre vie dominicaine. Demandons-lui de susciter dans l’Ordre les nouveaux docteurs de l’Église dont nous avons tant besoin pour prêcher l’Évangile et répondre aux questions de notre temps.

Demandons les pour l’Ordre, profitons du jubilé pour demander cette grâce à Dominique et à Thomas ! Leur rencontre, n’eut pas lieu de leur vivant, pourtant ici de manière originale ils sont unis, le lieu de fondation pour Dominique et le lieu du repos pour Thomas.
Ici, ils sont bien unis. Ils sont à Toulouse dans une particulière communion fraternelle. Cette communion nous est offerte, entrons y !

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