Homélie du 33e Dimanche du T.O. - 17 novembre 2019

Persévérance

par

fr. Henry Donneaud

L’Évangile que nous venons d’entendre ressemble étrangement au temps qu’il fait dehors depuis quelques semaines : froid, humide, obscur, déprimant. Il nous éclaire difficilement, ne réchauffe guère notre ardeur et nous plonge plutôt dans une obscurité réfrigérante. De quoi s’agit-il ?
Les disciples suivent Jésus avec un mélange de générosité, de zèle, de naïveté et aussi d’un peu de crainte devant ce qui se profile à l’horizon. Et nous leur ressemblons, nous ses disciples d’aujourd’hui, face à l’état du monde et de l’Église. Assis avec Jésus devant le Temple, ils se détendent en admirant la beauté de l’édifice, comme nous pourrions le faire devant une cathédrale : que ces pierres sont belles ! Que ces ex voto sont émouvants ! Et Jésus de couper court aussitôt à leur petit plaisir : « De tout ce que vous contemplez, des jours viendront où il ne restera pas pierre sur pierre. Tout sera détruit » (Mc 21, 6).

À leur réaction étonnée et inquiète, Jésus répond en annonçant de quoi les effrayer plus encore : des imposteurs vont survenir qui égareront le troupeau, puis des guerres, des bouleversements et des phénomènes effrayants, et, avant cela, des persécutions contre eux à cause du nom de Jésus. Et Jésus de terminer sur une note à peine plus rassurante, surtout très exigeante : « C’est par votre persévérance que vous sauverez vos âmes. » Bref : des épreuves, des épreuves, encore des épreuves, et vous, vous devrez tenir bon.
Voilà ce que nous dit Jésus aujourd’hui : de tout ce à quoi vous aimez vous accrocher parce que cela vous rassure un peu face à un avenir qui s’assombrit, dans le monde, comme dans l’Église, il ne restera pas pierre sur pierre. Une atmosphère de fin de monde. Une certaine manière de fonctionner de ce monde dont nous aimons à penser qu’elle n’est pas sans bienfaits. Une certaine manière de concevoir la vie chrétienne, une certaine forme de chrétienté dans laquelle nous sommes nés et qui nous est familière : de tout cela, il ne restera pas pierre sur pierre ; tout sera détruit.
Certes, nous le savons dans la foi, et cela est pour nous une source de lumière et de force plus puissante que les ténèbres qui grandissent autour de nous : ces temples de pierre dont Jésus nous annoncent qu’ils vont disparaître, ils ne sont pas le vrai Temple de Dieu. Le seul vrai Temple de Dieu, inébranlable, c’est Jésus, c’est son corps, c’est son Église sainte, face auxquels les puissances des ténèbres ne l’emporteront jamais. Mais cette vérité de notre foi, victoire en espérance que rien ne pourra nous enlever, n’atténue pas l’imminence de la ruine de tous ces temples qui nous entourent, dans lesquels nous vivons plutôt confortablement, et dont la perte ne pourra pas ne pas nous affecter.

Reprenons les épreuves qu’annonce Jésus. Prenez garde de ne pas vous laisser abuser, car il en viendra beaucoup sous mon nom. Notre vieux monde est rempli de faux prophètes qui attirent les foules, de faux messies qui enseignent comme un dogme le relativisme, la méfiance envers toute vérité, surtout si elle prétend venir de Dieu : la seule vérité c’est qu’il n’y a pas de vérité, à chacun sa vérité. Mais le troupeau du Christ lui aussi comporte des imposteurs, ces mauvais bergers qui ont violenté les brebis, les ont blessées au plus profond de leur être en abusant de leur confiance. Par leurs crimes, ils provoquent la défiance envers l’Église et hâtent la désertification des églises.
On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Au moment où notre monde voit remonter les démons nationalistes et bellicistes, fleurir les populismes et les fanatismes, l’Église n’est pas à l’abri des divisions et des querelles, au point que le successeur de Pierre se trouve mis en accusation par certains de ses collaborateurs, pendant que d’autres abusent de son nom pour défendre des opinions frelatées.
Il y aura des pestes et des famines et aussi des phénomènes effrayants. Au moment où notre monde prend conscience des graves abus commis dans la manière de gérer la maison commune, le désastre se fait plus menaçant, en même temps que se creusent les inégalités, de plus en plus criantes, entre une partie de l’humanité plutôt repue et une autre qui s’appauvrit, désespère et ne voit de salut que dans la fuite vers nos pays riches.
Mais avant tout cela, on portera la main sur vous, on vous persécutera à cause de mon nom. Aujourd’hui, et demain plus encore — n’en doutons pas — le Prince des Ténèbres excite contre l’Église et contre les chrétiens attaques, moqueries, persécutions. Il n’est pas loin le temps où le simple fait pour les chrétiens de défendre la vérité profonde de la vie humaine et de l’amour humain pourrait nous valoir condamnation devant les tribunaux. Mais ne nous cachons pas non plus qu’une certaine manière qu’ont eue les chrétiens, les clercs en particulier, de se comporter, marquée par une certaine arrogance, un certain mépris du monde et de la liberté, une certaine dureté pharisienne, avec toutes ses dissimulations, ont profondément choqué nos sociétés et explique pour une bonne part la défiance actuelle envers l’Église.

Alors voilà ce que nous pouvons entendre dans l’Évangile de ce jour. Un monde qui refuse d’écouter la Parole d’amour que Dieu lui adresse, qui ravage la création et multiplie les inégalités ; une chrétienté déliquescente qui ploie sous le poids de ses rigidités, de ses conformismes et de ses péchés : oui, de tout cela, il ne restera pas pierre sur pierre ; tout sera détruit.
Mais n’ayons pas peur. Jésus est la pierre angulaire du monde nouveau. De tout ce qu’il a acquis pour nous et pour le monde entier par sa mort sur la croix, rien, absolument rien ne pourra être détruit. Il a aimé l’Église et s’est livré pour elle, afin de la rendre belle comme une épouse, inébranlable comme la cité de Dieu. À nous, alors, de tenir bon, nous qui avons été appelés et avons librement et amoureusement répondu à son appel : c’est par votre persévérance que vous sauverez vos âmes. C’est par notre persévérance dans le Christ et dans son corps qui est l’Église que nous recevrons et partagerons le salut.

  • Persévérance dans la foi, d’abord. Face à un monde qui ne veut voir en Dieu qu’un rival dangereux, un oppresseur de la liberté humaine, persévérons dans la confession du seul vrai Dieu, lui dont la toute-puissance est de bonté, de sagesse et de miséricorde, un « Dieu qui a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils dans le monde non pour condamner le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 16). À l’encontre d’une foi purement sociologique, culturelle, tiède et conformiste en train de s’effondrer, professons une foi qui soit une réponse amoureuse, personnelle et libre au don de Dieu.
  • Persévérance dans l’espérance. Face à un monde qui se croit obligé de refuser toute espérance transcendante et éternelle, qui ne veut espérer qu’en lui-même et n’en tire que désespérance et enfermement, qui tourne sur lui-même telle une toupie, avant de s’affaisser dans le néant, témoignons de cette formidable et bienheureuse espérance que le Seigneur a mise en nos cœurs : nous sommes faits pour devenir les amis de Dieu, pour partager son intimité dans l’éternité ; non pour lui rester éternellement soumis, à distance, mais pour le voir face à face et l’aimer en plénitude.
  • Persévérance dans la charité, enfin. Face à un monde qui voit des ennemis partout, qui ne sait pas pardonner, qui se divise et se replie sur des identités communautaristes, témoignons que, dans le Seigneur, nous n’avons pas d’ennemis, mais seulement des proches, des voisins blessés par le péché, l’ignorance et l’aveuglement, des prochains qui attendent notre proximité, notre attention, notre miséricorde. Ne restons pas enfermés dans une forteresse barricadée, pour nous protéger et attendre entre nous le salut, mais allons vers notre prochain pour lui partager, à travers toutes les inévitables épreuves, quelque chose de la tendresse et de l’amour de Dieu.

Oui, c’est par notre persévérance dans le Christ, dans la foi en lui, dans l’espérance qu’il nous a ouverte, dans la charité qu’il nous communique que nous sauverons nos âmes. C’est par notre persévérance dans la communion fraternelle, dans l’écoute de sa Parole et dans la participation à son repas eucharistique que nous puiserons sans cesse la force non seulement de tenir bon, mais aussi de rendre témoignage à la vérité de son amour pour tous les hommes, afin que le monde lui aussi, en accueillant la Parole de Dieu, puisse croire, qu’en croyant il puisse espérer, qu’en espérant il puisse aimer en vérité, découvrant ainsi toute la joie que Dieu a préparée pour lui.