Homélie du Solennité de saint Dominique (8 août) - 8 août 2018

Porteur de lumière

par

fr. Gilles Danroc

Trois coups d’éclat en plein cœur de l’été, les trois coups de la lumière qui vient illuminer notre vie ! Rassurez-vous, aujourd’hui, ici, je ne parlerai pas de chaleur ni de canicule mais de lumière.
Trois coups de l’été : les 6 août, 8 août et 15 août.

Le 6 août 1221, notre frère Dominique s’est éteint à nos yeux de chair, mais il est devenu dans l’Église du ciel un porte-lumière du Christ Ressuscité, et de là il veille depuis plus de 800 ans. Depuis la fondation de l’Ordre il veille sur chacun de nous, pour que nous devenions de plus en plus des porteurs de la Résurrection du Christ.
Alors, puisque je vous ai donné trois dates, faisons un tout petit peu de calendrier.
Le 6 août est une fête centrale mise en place depuis le temps des Pères de l’Église : la fête du Christ transfiguré au mont Thabor où Jésus a anticipé la Résurrection et s’est manifesté comme lumière du monde. Vous voyez la richesse extrême de cette fête : elle déploie la révélation trinitaire de l’affirmation « Dieu est Lumière » (1 Jean 1, 5), pour contempler la lumière divine du Verbe qui illumine la chair de Jésus de Nazareth. Dans le Credo, nous affirmons Jésus est lumière, né de la lumière du Père. Dans la Séquence de la Pentecôte nous chantons que l’Esprit-Saint est le rayon de cette lumière divine qui vient toucher et habiter chacun de nous, chacun des baptisés qui sont des néophytes, des porteurs de la nouvelle lumière qu’est le Christ.
Cette fête du Christ lumière est absolument centrale pour discerner la vie chrétienne, au point que, si dans l’Église d’Occident, si dans l’Église catholique, nous avons pris un peu de l’éclat de cette fête de l’été pour le transposer au deuxième dimanche de Carême, dans l’Église d’Orient, elle reste une fête majeure du calendrier des dates fixes de l’année liturgique. Juste pour vous indiquer la profondeur spirituelle de ce calendrier : quarante jours après la fête de Jésus Lumière, c’est la fête de la Croix Glorieuse, le 14 septembre, qui elle-même ouvre le grand temps d’ascèse monastique avant la fête de l’Épiphanie, autre fête de lumière.

Mais revenons à nos trois coups de lumière. Le 15 août c’est une neuvaine de jours et de prière entre la fête du 6 — Transfiguration du Christ, anticipation de la résurrection — et le jour où Marie est attirée dans la gloire de son fils ressuscité. C’est son fils qui est soleil de justice ; et elle, comme la lune, n’est que le reflet de cette lumière, « drapée d’un manteau de lumière » (Ap 12, 1). La fête du Christ ouvre la fête de Marie.
Maintenant nous comprenons que la Saint Dominique placée entre le 6 août et le 15 août, nous met directement sous la douce protection lumineuse de Marie dans la nuit de l’histoire. Nuit de l’histoire de l’humanité. Nuit toujours tourmentée, complexe, dans laquelle peu de lueur se manifeste.
Et aussi nuit de nos histoires personnelles qui ne sont pas moins complexes et difficiles pour chacun de nous. Ainsi la douce lumière de Marie vient nous aider fidèlement pour que nous puissions nous retourner du sein de l’obscurité vers la lumière qu’est le Christ.
Dans la culture du Moyen Âge, la date de la mort d’un grand personnage est hautement significative. Mourir le jour de la Transfiguration est comme la révélation ultime du charisme qu’a vécu et incarné saint Dominique : prêcher à temps et contretemps que « Christ ressuscité, lumière du monde, vainqueur de la nuit, de la mort et du péché, sur la croix, attesté par la résurrection le matin de Pâque ! Jésus est la lumière sans déclin ! »

Qu’est-ce que prêcher par la parole et par l’exemple sinon refuser la triste et éphémère gloire de soi sur cette terre pour accepter d’être illuminé par le Christ ?
Le charisme dominicain manifeste au cœur de l’Église que nous portons l’or pur de l’amour de Dieu dans des vases d’argile. Étonnante mission de porteurs de lumière, porteurs de la paix du Christ, porteurs de l’eucharistie auprès des malades, porteurs de la vérité de l’Évangile dans les cultures où nous vivons et où nous sommes envoyés, porteurs de la parole de Dieu à partager jusqu’aux limites du monde… Mission si forte que, par souci de perfection, nous sommes tentés, toujours tentés, de repeindre l’extérieur du vase que nous sommes, tentation subtile et orgueilleuse mais aussi tentation du faire qui colmate les brèches du vase. La seule façon de porter cette lumière du Christ pour le monde est d’accueillir le Christ dans nos vies, à l’intime de nous-mêmes, dans l’humilité de celui qui reçoit, accueille, contemple et rends grâce. Car nous portons la lumière dans des vases d’argile crevassés où, par l’humilité de la vie religieuse, l’humilité de la vie chrétienne, nous savons que ce n’est pas nous qui sommes la lumière, mais que nous sommes porteurs de la lumière de Dieu. Et tant pis ou tant mieux s’il y a des blessures, des crevasses, car le pardon du Christ va briller au sein de nos crevasses. Nous sommes vulnérables et fragiles comme Jésus dans sa passion, afin que la lumière de la résurrection soit manifestée.
Et qu’est-ce que vivre en frère sinon espérer contre toute espérance que l’Esprit-Saint nous entraîne les uns les autres vers le Royaume à travers notre diversité, au-delà de nos conflits ? Que chacune de nos vies dominicaines soit une tâche de couleur qui reproduit l’unique visage de Dominique.
Toute sa vie, saint Dominique a incarné cette recherche de lumière, sublimée, consacrée en quelque sorte par sa mort, l’ultime crevasse, le 6 août 1221.
Dès la grossesse, la bienheureuse Jeanne d’Aza, sa maman, est allée prier au monastère de Santo Domingo de Silos, à une quinzaine de kilomètres de Caleruega, ville natale de Dominique. Là elle a eu la révélation de son nom et la vision de la mission de Dominique, comme un petit chien qui portait une torche allumée dans sa bouche. N’est-ce pas cela la vie de saint Dominique : porter une torche qui va illuminer le monde de la lumière du Christ Ressuscité. Donc cette fête de l’été que je qualifie de vraie, est l’occasion de comprendre que, en un temps très difficile, tourmenté, où il y avait la tentation de la croisade et de la violence, Dominique a choisi toute sa vie de ne pas s’engager sur ce chemin de vaine gloire passagère et mortifère. Il n’a pas contesté les décisions de cette Église médiévale qui l’a formé et qu’il aime trop ! Il a ouvert un autre chemin que l’Église reconnaîtra et fera sienne après le temps de discernement !
Comme nous l’avons entendu dans la prophétie d’Isaïe, Dominique est un marcheur, un messager de paix. « Il aimait tout le monde et tout le monde l’aimait. » On a compté qu’il avait fait 13 000 km à pied à la rencontre des gens, les deux dernières années de sa vie. Il a choisi pour nous d’aller vers, à la rencontre de l’autre dans la vérité de sa vie plutôt que de recevoir dans l’anonymat d’une institution. Chemin de patience, chemin d’effacement pour que ce soit justement la lumière du Christ qui passe dans sa vie. Chemin des agneaux et des brebis — un de ses disciples, Las Casas, à propos de l’Évangile que nous venons d’entendre, dit : « Le Christ nous a envoyé comme des brebis au milieu des loups, mais nous, dans la conquête du Nouveau Monde, nous sommes venus comme des loups au milieu des brebis. » Ce n’est pas à nous de prêcher la fin des temps ni décréter le projet définitif. Dominique a compris et nous transmet que le Christ nous laisse désarmés dans notre mission.

Plus de 800 ans de vie dominicaine ! La vie dominicaine c’est de choisir d’être dans la patience du temps, de la rencontre et du vivre-avec, et non pas dans l’urgence de l’apocalypse ou le stress du faire. Tous les saints de l’Ordre reflètent le visage de Dominique, grâce unique du fondateur.
À nous de continuer à le suivre sur ce chemin de vérité où nous sommes au coude-à-coude avec nos sœurs et nos frères jusqu’au Royaume dont nous ne savons — et c’est mieux ainsi — ni le jour ni l’heure ! Alors fêtons cet instant de grâce.