Homélie du Trinité - 11 juin 2006

Pour connaître la Trinité, devenir ami de Dieu

par

fr. Emmanuel Perrier

Avouons-le, frères et sœurs, nous avons un problème avec la Trinité. Non pas un problème de foi, mais un problème sur la place de cette foi dans notre vie. Le problème, on pourrait le résumer ainsi: l’essentiel nous échappe.

L’essentiel, c’est que toute notre vie a son centre dans le mystère de Dieu Un en trois Personnes: depuis notre baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, nous n’avons de cesse d’invoquer la sainte Trinité, ne serait-ce qu’en commençant chaque prière par le signe de la Croix. Marquer son corps de la Croix au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, c’est confesser que tout nous-même, y compris notre corps, est consacré à la Trinité: par la Croix, notre être tout entier s’ouvre, est uni au mystère de la Trinité sainte. Notre vie entière, du baptême à la mort, se résume dans ce signe de la Croix au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. «Eh! Toi, le chrétien, quelle est ta vie? – Ma vie, c’est Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, toute ma vie tient dans cette invocation». C’est simple, c’est très simple, tellement simple que cela en devient banal.

Et voilà le problème: comment le centre de notre vie pourrait-il être banal? Aller travailler chaque matin, avoir faim ou avoir soif, c’est banal, mais c’est normal que ça soit banal. Mais la Trinité, le mystère de Dieu, ça ne devrait pas nous paraître banal parce que ça ne peut pas l’être.

Lorsque le Christ dit à ses disciples – c’est-à-dire à nous -: «Je reviendrai vous prendre avec moi afin que là où je suis vous soyez vous aussi», ça devrait nous remplir le cœur de joie, d’impatience, d’espérance. La vie éternelle avec le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, qu’est-ce qu’il y a de plus beau, de plus attirant, de plus comblant? Eh bien non, avouons-le, ce qui nous vient en premier à l’esprit, c’est quelque chose du genre: «L’éternité, ça risque quand même d’être long, surtout vers la fin». On a peur que ça lasse, parce qu’on se fait de la communion avec le Dieu trois fois saint une idée bien banale.

Et lorsque nous confessons notre fois, chaque dimanche, est-ce que ces mots étranges que nous prononçons nous arrachent des larmes de bonheur? «Je crois en Dieu, le Père Tout-Puissant […] Je crois en Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu […] Je crois en l’Esprit-Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie». Rien, dans ces mots, ne devrait paraître banal. C’est même en tremblant que je devrais les prononcer car, qui suis-je, moi, pour prétendre dire qui est Dieu? Voilà le problème que j’ai avec la Trinité: j’ose confesser qui est Dieu, et pourtant je confesse comme si c’était banal, comme si je ne savais pas ce que je dis. Mes lèvres osent, mais mon cœur et mon intelligence sont muets. Serais-je sans foi? Non, bien sûr, je ne suis pas sans foi, je suis simplement au début de la vie de la foi en moi. Si l’essentiel m’échappe, c’est tout simplement parce que l’essentiel n’est pas encore devenu essentiel dans ma vie.

Ce constat nous conduit à découvrir une loi de la Révélation de la sainte Trinité: plus Dieu est au cœur de ma vie, et plus Il me révèle qui Il est. Et cette loi, elle porte un nom tout simple: c’est l’amitié. Dieu ne révèle qui Il est qu’à des amis. Pas des copains, des amis. Un copain c’est quelqu’un avec qui on fait des choses. Un ami, c’est quelqu’un avec qui on partage ce que l’on est. Car l’amitié est une forme d’amour, et l’amour unit une vie avec une autre vie, l’amour c’est un cœur à cœur dans lequel deux intimités s’ouvrent l’une à l’autre.
Cette loi de l’amitié avec Dieu, nous pouvons en approfondir la signification en regardant l’histoire sainte.

Car l’histoire sainte n’est autre qu’une longue, une très longue histoire de l’amitié perdue puis retrouvée entre Dieu et les hommes. Pendant des siècles, Dieu va s’attacher un peuple, de plus en plus profondément, en le sauvant de la mort et en scellant avec lui une alliance: «Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est l’unique; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit». Dans cette expérience, Israël comprendra les trois conditions essentielles de l’unité avec Dieu:
-* À chaque fois qu’Israël doutera de l’amitié de Dieu, Israël se souviendra: «Comment peux-tu douter de Dieu, Lui qui t’a libéré d’Égypte, Lui qui t’a conduit sur la montagne pour conclure une alliance avec toi, Lui qui a fait de toi un peuple consacré, Lui qui t’a donné une terre». Qui est-il celui qui a fait tout cela, sinon un ami?
-* À chaque fois qu’Israël sera infidèle à l’amitié avec Dieu, Israël se souviendra: «Le Seigneur ton Dieu est l’Unique. Tu n’as qu’un seul Dieu». L’amitié avec Dieu est exclusive. On ne peut avoir plusieurs dieux dans sa vie parce que l’amitié suppose que l’on s’attache à ce qui rend l’ami unique. Des dieux comme notre Dieu, il ne peut y en avoir qu’un seul.
-* Enfin, l’amitié avec Dieu est totale: «De tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit». Si Dieu t’a choisi, Israël, c’est parce qu’Il t’aime, tel que tu es, tout entier. On aime tout entier ou on n’aime pas du tout.

Dieu m’a sauvé, Dieu m’a choisi, Dieu m’a aimé tout entier. En faisant cela, Il s’est révélé à moi, pour m’appeler à l’amitié avec Lui. Dieu m’a sauvé, et Il attend ma confiance et ma foi en retour. Dieu m’a choisi et il attend que je le choisisse comme l’unique Dieu de ma vie. Dieu m’a aimé tout entier, et il attend que je l’aime de tout mon cœur, de toute mon âme, et de tout mon esprit.

Voilà un beau programme n’est-ce pas? La foi au Dieu sauveur, l’attachement au Dieu unique, l’amour pour Dieu qui est mon tout. C’est une belle amitié qui se dessine dans l’amitié de Dieu et d’Israël. Et pourtant, cette amitié n’est encore qu’un début d’amitié, elle n’est encore qu’un petit commencement pour nous introduire à la véritable amitié avec Dieu, celle où les amis ne font plus qu’un, celle où les amis ne se donnent pas l’un à l’autre seulement ce qu’ils ont mais aussi ce qu’ils sont. Ce qu’il manquait encore à l’amitié entre Dieu et Israël, c’était une profondeur telle que Dieu soit uni à l’homme pour que l’homme soit uni à Dieu.

Tant que cette union n’existe pas, Dieu ne peut pas se révéler tel qu’Il est, et l’homme ne peut connaître l’intime de Dieu. C’est pourquoi dans l’Ancien Testament, Dieu ne manifeste pas encore le secret de son mystère. Dans l’Ancien Testament, Dieu se révèle comme l’Unique, le Saint, le Tout-Puissant, mais pas encore dans le secret de son mystère, dans le secret de sa vie qui est la Trinité. Parce que dans l’Ancien Testament, Dieu n’est pas encore entré assez profondément dans le cœur de la vie de l’homme. Dans l’Ancien Testament, Dieu ne s’est pas encore uni si intimement à l’homme qu’il s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu.

Car cette union, qui réalise la véritable amitié, c’est dans le Christ qu’elle s’accomplit. Dans le Christ, le Fils unique du Père prend notre nature humaine pour nous conduire au Père, pour nous unir au Père dans leur unique amour qui est l’Esprit-Saint. Par le Christ, l’homme est introduit dans le secret de la vie divine, cette unité éternelle, sans commencement ni fin, du Père et du Fils et de l’Esprit.

Nous avons maintenant la solution à notre problème avec la Trinité: c’est par l’amitié avec le Christ qu’un simple signe de croix peut devenir un moment d’adoration amoureuse, que le credo n’est plus une suite de mots mais un collier de pierres précieuses. C’est en vivant notre baptême comme une entrée dans la véritable amitié avec Dieu que la seule évocation des Personnes divines peut bouleverser notre cœur, puisque prononcer les noms du Père, du Fils et de l’Esprit, c’est être introduit dans le secret du mystère de Dieu.