Homélie du 14 juin 2020 - Solennité du Saint-Sacrement

Pour une vie haute en couleurs

par

fr. Cyrille Jalabert

Un sermon en mosaïque pour la fête du Saint-Sacrement

Relisons ensemble la prière d’ouverture : « Seigneur Jésus Christ, dans cet admirable sacrement tu nous as laissé le mémorial de ta passion ; donne-nous de vénérer d’un si grand amour le mystère de ton corps et de ton sang que nous puissions recueillir sans cesse le fruit de ta rédemption. »

Mémorial, vénérer, recueillir…

Le fruit de la rédemption qu’il nous faut recueillir est indiqué dans l’évangile de ce jour, le discours du Pain de Vie, c’est la vie éternelle. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 54). La vie éternelle ce n’est pas seulement vivre toujours, dès aujourd’hui, c’est aussi être transformé par la vie éternelle qui nous est donnée pour vivre de cette vie éternelle. Les maîtres verriers le savent bien, de même ceux qui admirent les rosaces des cathédrales. Il ne suffit pas qu’un vitrail soit artistement agencé pour être beau. Il faut aussi qu’il soit traversé de lumière, et de la qualité de cette lumière dépend l’éclat des couleurs. Alors seulement on mesure toute la beauté de l’œuvre. De même pour nous, quand la vie éternelle survient en nous, autrement dit la grâce, la vie de Dieu qui nous est communiquée, cette grâce, cette vie éternelle nous fait briller, nous rend éclatants et révèle notre vraie beauté.

Il ne s’agit pas d’avoir une vie qui ne serait pas la nôtre. Il ne s’agit pas de retirer notre vie humaine pour la remplacer par la vie éternelle. La vie éternelle ne remplace pas, elle vient donner vie à notre propre vie et ainsi révèle notre éclat, notre beauté. Quand on mange, on absorbe des éléments nutritifs, on les assimile et ils nous donnent des forces pour vivre. De même, quand Jésus donne son corps à manger, il nous renforce, surélève notre propre vie pour nous permettre de lui ressembler, lui le Dieu de toute grâce et de toute bonté.

Vous me direz : « Frère Cyrille, quand on te voit, on est loin d’être ébloui par la lumière qui t’habite. » Je sais bien et c’est tout le problème. C’est pour cette raison que le sacrement de réconciliation est souvent associé à l’Eucharistie ; bien souvent, les petits enfants qui se préparent pour leur première communion apprennent aussi à se confesser. La confession de nos péchés et de la miséricorde de Dieu nous aide à raviver nos vraies couleurs. J’ai un jour visité le musée des mosaïques dans la ville de Ma’arret al-Nu’mân, à quelque 100 km au sud d’Alep. Or c’était un jour de ménage. Le nettoyage des mosaïques était fait à la manière syrienne, efficace et peu sophistiquée : un seau d’eau et une serpillière. Vous savez peut-être que mouiller une mosaïque en rend les couleurs particulièrement éclatantes, si bien qu’avant de prendre en photo un pavement de mosaïque on jette dessus un seau d’eau afin que les couleurs ressortent. Vous imaginez bien que notre petit groupe de touristes a suivi avec délectation le parcours de l’homme de ménage. Dans la confession, le repentir, le pardon accordé par Dieu, les larmes parfois, lavent la mosaïque de notre vie, nettoient notre vitrail et redonnent des couleurs à notre âme. De même, dans le sacrement du corps et du sang du Christ, nous recueillons sans cesse le fruit de la rédemption (autrement dit de la libération). Quand nous mangeons le corps et buvons le sang du Christ, cela ravive nos couleurs.

Nous pouvons, par la sainteté de notre vie, devenir des ostensoirs vivants et ambulants qui brillent d’une lumière plus éclatante que l’or qui orne les ostensoirs de nos églises, même si nous n’avons pas encore atteint le point ultime, la vie dans la gloire de Dieu dont on peut dire avec saint Jean : « Nous serons semblables à lui [à Dieu] car nous le verrons tel qu’il est » (1 Jn 1, 2). Ainsi, dès aujourd’hui, chacun de nous brille à sa manière, car la vie divine qui nous est donnée nous permet d’être pleinement nous-mêmes, chacun selon ce qu’il a vécu, aimé et pardonné. Mis tous ensemble, nous formons un beau vitrail multicolore et harmonieux qui est l’Église, le corps du Christ. C’est cela recueillir les fruits de la rédemption. Là est la finalité du mystère du corps et du sang du Christ : en le mangeant et en le buvant, que nous devenions son corps, comme le rappelle saint Paul : « La multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain » (1 Co 10, 17), et je précise, qui est le Christ, le pain de vie.

En instituant l’Eucharistie, Jésus n’a pas dit à ses disciples recueillez, mais prenez et mangez, prenez et buvez. Rassurez-vous, je ne vais pas relancer le débat pour savoir s’il faut communier dans la main ou dans la bouche, surtout en cette période de restrictions pour cause de Covid-19. De nos jours, cela est laissé à chacun, selon sa couleur propre dans le grand vitrail de l’Église.

La parole de Jésus indique qu’il se donne, se livre entre nos mains. Voilà le mémorial : la nuit qu’il fut livré, il prit le pain, il le rompit et le donna à ses disciples en disant : prenez… La nuit de sa passion et le lendemain, il a été livré aux accusateurs et aux calomniateurs, aux anciens et aux chefs du peuple puis aux Romains pour être mis à mort. N’accusons pas trop vite ceux des temps anciens qui agissaient en notre nom à nous, les pécheurs. C’est pour nos péchés qu’il a livré sa vie. De cela nous célébrons le mémorial : nous rendons présente la Pâque du Seigneur, la mort et la résurrection du Christ.

Le corps et le sang du Christ est aussi livré entre nos mains. Manger son corps, boire son sang sont des actes que nous faisons nous-mêmes. Le Christ nous donne un moyen de nous emparer, de saisir, de prendre la vie divine, alors même que nous ne pouvons pas l’obtenir par nous-mêmes. Prenez ! C’est le Christ qui donne, mais c’est nous qui prenons. C’est un profond mystère que le corps et le sang du Christ ! Ce n’est pas un bonus, c’est essentiel. Si bien que si nous ne nous emparons pas de cette vie divine en prenant le corps du Christ, la vie éternelle ne nous est pas donnée. « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous » (Jn 6, 53).

Heureusement, les moyens que Dieu nous offre pour prendre le Royaume de Dieu, la vie éternelle, ne limitent pas son action à lui. Il peut donner sa vie éternelle à qui il veut et par les moyens qu’il veut, même aux incroyants. Ceux qui sont dans une situation qui ne leur permet pas de communier, mais qui le désirent et manifestent leur attachement à l’Eucharistie en venant à la messe peuvent être dans ce cas. En disant que ceux qui ne mangent pas n’ont pas la vie, Jésus n’exclut pas ceux qui ne peuvent pas communier, mais il insiste sur l’importance de nos actions à nous. Nous prenons son corps et nous le mangeons parce qu’il s’est livré entre nos mains. Et si nous ne le faisons pas par négligence alors que nous le pourrions, cette privation a un effet important sur notre vie intérieure, sur la vie éternelle en nous.

Recueillir, mémorial, prendre… Nous sommes aussi invités à vénérer le mystère de son corps et de son sang. C’est pourquoi nous célébrons la Fête-Dieu par des processions (même si cette année c’est difficile) durant lesquelles nous exprimons notre vénération, par l’adoration ou simplement par notre amour pour ceux qui sont à côté de leur poste de radio.

Cette vénération agit en nous. Une jeune femme avait accompagné son petit frère à un camp de pré-adolescents. Elle rendait service en faisant la cuisine ; elle n’était pas spécialement fervente. Elle a été retournée par le témoignage de son petit frère. Il avait participé à une soirée d’adoration. Dans les camps de jeunes, les prêtres un peu fous organisent parfois des adorations pendant lesquelles ils s’approchent de chaque jeune avec l’ostensoir pour une bénédiction individuelle du Saint-Sacrement. Cela illustre que le Seigneur passe au milieu de nous et c’est souvent un moment fort pour les adolescents. Après la veillée, le petit frère raconte à sa grande sœur, le cœur rempli d’enthousiasme : « J’ai vu Jésus, ça brillait de partout ! » On voit bien que regarder l’ostensoir a donné à l’Esprit Saint l’occasion d’agir dans le cœur de ce jeune garçon. La vénération a éveillé en lui une ferveur pour Jésus. C’est la même chose pour nous. Comment recevons-nous dans notre cœur le Christ dont le corps est livré entre nos mains ? Comme un hôte de marque ? Un ami dont la présence nous réjouit ? Un habitué qu’on ne voit même plus ? La Fête-Dieu est l’occasion de ranimer notre ferveur, pour vraiment recevoir la vie éternelle.

Si nous sommes empêchés d’aller à la messe (vous en avez fait amplement et douloureusement l’expérience), il y a d’autres moyens. Écouter la Parole de Dieu. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui » (Jn 14, 23). Le livre du Deutéronome dans la première lecture indique que « l’homme ne vit pas seulement de pain [ici il pense à la manne, aux nourritures terrestres, pas à l’Eucharistie], mais de tout ce qui vient de la bouche de Dieu » (Dt 8, 3). Nous sommes aussi invités à faire attention aux autres : aux malades, ceux qui souffrent, aux personnes âgées, en famille à nos enfants, à nos parents… C’est une manière de faire attention, de vénérer le corps du Christ. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Le plus grand acte de vénération que nous pouvons faire pour le corps du Christ est de mener une vie sainte, nourrie par les sacrements. « Je vous exhorte […] à offrir vos vies en hosties vivantes, saintes, agréables à Dieu », dit saint Paul aux Romains (Rm 12, 1).

Il y a de nombreuses manières de vénérer le corps et le sang du Christ. En célébrant l’Eucharistie qui est le mémorial de sa passion où il a versé son sang pour notre salut. En traitant avec vénération le corps vivant du Christ livré entre nos mains dans l’Eucharistie ou dans nos frères et sœurs. Le but est que nous soyons remplis de sa vie, devenions plus pleinement nous-mêmes et soyons resplendissants, comme une belle mosaïque éclatante de couleurs, pour être des ostensoirs vivants, pour notre joie et comme témoignage du salut, afin qu’à jamais soit béni le nom de Jésus.