Homélie du 2e DP - 23 avril 2006

Pourquoi le Dieu des chrétiens n’est pas le Dieu de l’islam

par

fr. Jean-Michel Maldamé

L’importance culturelle de l’islam ne cesse de grandir dans notre pays et nous savons bien que la rencontre des religions n’est plus de l’exotisme, mais notre quotidien. Il importe désormais de situer la foi chrétienne par rapport à l’islam. Pour le faire en toute rigueur, nous ne pouvons nous contenter du discours lénifiant qui dit que tous les monothéismes se valent parce qu’ils adoreraient le même Dieu. S’ils s’accordent à dire que Dieu est l’unique dans l’héritage de la foi d’Abraham, l’islam et le christianisme ne donnent pas le même sens aux mots qui disent Dieu. La différence est nette quand on considère le mystère pascal. Dans la tradition musulmane, on dit que Jésus n’est pas mort. Dieu aurait en effet placé un esprit d’égarement sur les ennemis de Jésus; ils se seraient emparés de quelqu’un d’autre, qui lui aurait ressemblé; c’est cet autre qu’ils auraient crucifié. [[Nous lisons dans le Coran: «Ils ne l’ont pas tué et ils ne l’ont pas crucifié. Mais une ressemblance s’offrit à leurs yeux». Sur ce texte, voir Roger Arnaldez, Jésus, fils de Marie, prophète de l’islam, Paris, 1980, p. 191s.]]
Ceci permet d’expliquer les apparitions de Jésus; il serait revenu après avoir échappé à la mort… Bref, le mystère pascal est totalement esquivé. Les textes de l’évangile lus ces dimanches de Pâques montrent la fausseté de cette légende qui contredit la réalité.

Face à cette falsification, il convient de nous demander: pour quelle raison, a-t-on inventé cette légende? Pour une raison qui a trait à la notion de Dieu. En effet, Dieu est le tout-puissant et le Dieu de toute justice; il ne pouvait donc laisser périr le juste et l’innocent. Il aurait donc faussé le jugement de ses adversaires qui auraient crucifié quelqu’un d’autre qui ne méritait aucunement l’aide de Dieu. Nous avons là ce que Paul relevait (1 Co 1,18-25): une certaine conception de la toute-puissance de Dieu barre la route à la foi en le mystère de l’amour de Dieu. Aussi nous devons reconnaître que la difficulté n’est pas seulement le fait des autres, mais bien en chacun de nous face au Christ et nous devons nous demander: quel est notre Dieu?

Lorsque Jésus s’est manifesté à Thomas, celui-ci a répondu: «Mon Seigneur et mon Dieu» (Jn 20, 28). Ce serait une grave erreur de penser que Thomas n’aurait fait que répéter une parole convenue. Non! Thomas accueille une révélation. Les paroles de Thomas ne font pas que reprendre un lieu commun sur Dieu et sur le Messie, elles sont emplies d’un sens nouveau: Thomas s’adresse à celui qui lui montre ses plaies… Il confesse comme Dieu, le Fils éternel, Dieu crucifié.

Elle est juste la tradition qui, pour dire la transcendance de Dieu, le met hors du monde sensible, hors de la matière, de l’espace et du temps et écarte de lui toute possibilité de pâtir. Mais elle est insuffisante quand elle dit que sa compassion est une forme de bonté qui n’engage pas le fond de son être. En voyant Jésus leur montrer ses plaies, les disciples sont invités à comprendre que cette affirmation est très en deçà de la réalité. Ils ont devant eux Celui qui se révèle comme un Dieu qui a souffert, un Dieu qui a connu la mort… Il l’a vécue pour être présent à tous les humains que rien ne dispense de la souffrance, ni de la mort à vivre. Dans le présent de son éternité cette souffrance est présente, en communion à celle du monde. Aussi les apparitions du Ressuscité sont une invitation à une conversion radicale de la manière de dire que Dieu est saint. La sainteté de Dieu n’est rien d’autre que son amour.

Il ne suffit pas de dire avec les amoureux et les poètes que l’amour est plus fort que la mort, il faut dire quel amour est plus fort que la mort: celui qui était dans le cœur du Dieu qui a vécu la mort de manière à rejoindre ceux qui vivent «à l’ombre de la mort». Au lieu d’invoquer le Dieu tout-puissant, source de la guerre sainte, nous sommes invités à adorer le Dieu d’amour.