Homélie du 7 février 2021 - 5e Dimanche du T.O.

Pourquoi l’innocent souffre-t-il ?

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L’occasion ne se représentera pas de sitôt : arrêtons-nous un moment sur ce Livre de Job dont nous avons entendu la lecture. Ce livre de la Bible ne vous est peut-être pas très familier ; il est long, difficile d’interprétation et il est peu lu dans nos assemblées : deux petits extraits dans le cycle des lectures de l’Ancien Testament. C’est fort dommage car ce texte aborde une question fondamentale : pourquoi l’innocent souffre-t-il ? Car, mon Dieu, que le coupable, le méchant, l’incestueux doivent être punis, on peut le comprendre… mais que l’innocent soit atteint par la maladie ou l’accident, qu’il devienne la bête noire de sa communauté, qu’il perde son statut social, cela nous est incompréhensible, nous n’arrivons pas à l’accepter car ce n’est pas dans l’ordre des choses. Le mal — car c’est du mal qu’il est ici question — « c’est ce que nous ne pouvons pas intégrer à notre logique, […] c’est ce qui n’entre pas dans l’idée que nous nous faisons du fonctionnement normal du monde tel que nous le concevons (1)  ». Et c’est justement parce que le mal est toujours un scandale pour le cœur et pour la raison que Dieu nous a donné, environ cinq siècles avant l’Évangile, le Livre de Job.

Le Livre de Job, c’est l’histoire d’un homme à qui tout réussissait et qui a tout perdu, sans qu’il sache bien trop pourquoi : son bétail, sa maison, ses enfants. Lui-même est atteint d’une maladie incurable qui lui fait maudire le jour de sa naissance et désirer la mort ; mais ce qu’il éprouve ce n’est pas la mort, c’est au contraire l’impossibilité de mourir, ce qui est proprement l’enfer — une éternité de vie dans la souffrance. Et, pour comble de malchance tout le monde se détourne de lui, il devient, comme dit René Girard, « le bouc émissaire qui polarise sur lui la haine universelle (2) ». Il plonge dans la dépression : « Depuis des mois, je n’ai en partage que le néant […]. Vraiment la vie d’un homme est une corvée […]. Le soir n’en finit pas : je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube » (Jb 7, 1-4).

Mais, pourriez-vous me dire, que fait Dieu pendant ce temps-là ? Eh bien, il ne fait rien. Il reste silencieux et regarde de loin les amis de Job lui expliquer pourquoi il souffre. Si tu souffres, c’est parce que tu es coupable ! « Job passe pour vertueux mais, à l’instar d’Œdipe peut-être, il a pu commettre un crime bien invisible » (R. Girard, p. 20), quelque chose qu’il ignore car il n’y a pas de parfaits innocents. « Si nous disons : nous n’avons pas de péché, écrira saint Jean dans sa Première Épître, nous nous abusons, la vérité n’est pas en nous ; nous faisons de Dieu un menteur » (1 Jn 1, 8-10). Job ne contesterait pas cette vérité. Il ne dit pas qu’il est sans péché, il dit qu’il ne mérite pas le sort qui lui est fait. Cet « excès du mal », ce mal de trop, reste pour lui incompréhensible à moins que Dieu lui-même n’en soit la cause. Car c’est une chose que Job envisage : il vaudrait mieux que Dieu soit l’auteur du mal plutôt que le mal reste sans explication. Cette idée, limite blasphématoire, est la faille qui permet le saut dans la foi : « Souviens-toi Seigneur, ma vie n’est qu’un souffle, mes yeux ne verront plus le bonheur » (Jb 7, 6-7). Nous n’expliquons pas le malheur, nous vivons avec et seule la foi peut donner un sens à l’inacceptable avec l’idée que nous ne savons pas tout et que peut-être, dans une autre lumière, ce qui nous est indéchiffrable, s’éclairera un jour. Dans la foi pure qui ne « recherche aucun avantage matériel » (1 Co 9, 18), Job comprend que Dieu n’est pas le Grand Dispensateur des biens et des maux, qu’il est « Tout Autre », que nul humain ne percera jamais son mystère, qu’il dépasse tout ce qu’on peut imaginer mais qu’il se révèle parfois et qu’il se révèle comme une personne. Et une personne, c’est normalement quelqu’un à qui on peut parler et qui vous répond.

Alors quand Dieu répond-il à Job ? La réponse de Dieu n’est pas dans l’épilogue où « Dieu récite à Job le premier chapitre de la Genèse (3) » ! Non, la réponse de Dieu intervient à l’autre bout de ce chemin d’Écriture et de Révélation qui se prolonge à travers les siècles : c’est sa propre kénose, son propre abaissement ; quand il descendra chez les hommes, il cherchera d’abord à les rejoindre non pas « pour expliquer mais pour remplir » (P. Claudel), pour partager leur sort jusqu’au bout. Quand Jésus descend à Capharnaüm, dans la maison de Pierre pour guérir sa belle-mère et beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maux, que fait-il sinon répondre à Job ? Quand il prend le chemin de Gethsémani, le chemin de la Passion, que fait-il sinon répondre à Job, prendre son visage et sa douleur mais une douleur combien plus douloureuse ? Car là, « il ne s’agit plus d’un riche propriétaire qui perd son bien, d’un père de famille privé de ses enfants, d’une chair en proie à un ennemi aveugle et qui ne sait ce qu’il fait. […] Il s’agit de Dieu qui s’est fait homme. Un Dieu qui a assumé toute l’horreur de l’humanité (4) ». Mystère qui nous permet d’entrer dans le mystère de cette Création qui crie dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore et dans celui du Christ en agonie jusqu’à la fin du monde !

Mes frères, en temps d’épidémie, il est normal de se demander s’il n’y a pas un rapport entre les malheurs qui frappent les hommes et une quelconque sanction, d’où qu’elle vienne, d’un Dieu énigmatique et cruel ou d’une Nature qui se venge. Même si cette vision un peu archaïque ne devrait plus avoir de place dans notre imaginaire et nos croyances, l’idée que ce qui nous arrive se décide ailleurs, que nous sommes la proie de forces obscures dont nous ignorons tout, cette idée continue à nous hanter. Mais le Christ n’est-il pas venu expulser aussi cette sorte de démons ? Ne nous a-t-il pas délivrés de l’angoisse ontologique devant la vie, la mort, le malheur pour combattre le Mal avec lui ? Il nous invite encore aujourd’hui à tenir bon dans les épreuves et le combat de cette vie et à le suivre sur le chemin de la Croix, qui est aussi celui du Royaume.

(1) A. HOUZIAUX, Job ou le problème du mal, Paris, Cerf, 2020, p. 87.
(2) R. GIRARD, La route antique des hommes pervers, Paris, Grasset, 1985, p. 13.
(3) J. EISENBERG et E. WIESEL, Job, ou Dieu dans la tempête, Paris, Fayard-Verdier, 1986, p. 366.
(4) P. CLAUDEL, J’aime la Bible, Paris, Arthème Fayard, 1955, p. 16-17.

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