Homélie du 31 janvier 2021 - 4e Dimanche du T.O.

Présence intérieure du Maître nouveau

par

fr. Éric Pohlé

Entré à l’intérieur de la synagogue, Jésus enseignait : l’évangéliste Marc rapporte ici le premier enseignement du Christ. Il le rapporte ou plutôt il en fait mémoire sans en énoncer le contenu. Marc indique le lieu, le moment, l’effet immédiat sur l’assemblée, l’effet imprévisible et troublant sur l’un de ceux qui sont présents ; mais du contenu de cet enseignement, aucune trace. Méditons sur ce premier constat : Marc ne retranscrit pas un mot de l’enseignement du Maître, mais il nous place d’emblée en sa présence. Nous imaginons le lieu, l’assemblée, nous voyons se dessiner des traits d’étonnement ou de stupeur sur les visages. Nous apprenons d’eux que l’enseignement de Jésus ne ressemble pas à l’enseignement ordinaire des scribes… même si nous ne pouvons pas tout cerner avec précision : nous voyons quelque chose d’une surprenante présence de Jésus maître à l’intérieur de cette synagogue avant l’enseignement au grand vent, à l’extérieur, plus loin sur la montagne.

Oui, frères et sœurs, Marc peut-être nous rappelle par là qu’avant d’être un discours, une suite de connaissances ou d’informations, l’enseignement est la présence d’un maître qui parle. Ni plus ni moins. Pas de diaporama, pas d’effets sonores, pas d’astuces pour captiver l’attention ou capturer la liberté des uns ou des autres : Jésus est entré dans la synagogue et il enseigne. Le Verbe s’abaisse à ce moyen très humble de chercher à communiquer son secret, à exprimer la vérité, par de pauvres petits mots humains. Il n’a pas voulu d’abord en tant que Dieu diffuser son enseignement je ne sais par quel éclat de gloire, terre qui tremble ou ciel qui s’assombrit. Avant même la prodigieuse libération de l’homme possédé, « on était frappé par son enseignement car il enseignait en homme qui a autorité ». Ainsi, tout en employant la même langue que celle des scribes, en utilisant leurs propres mots, Jésus faisait pourtant quelque chose de tout à fait nouveau. Peut-être qu’il était le premier dans la synagogue à leur parler vraiment, à eux qui venaient par esprit de religion ou simplement par habitude. Il leur parlait vraiment : car il leur parlait en vérité, et il était le seul à pouvoir leur parler de son propre fond, et encore plus, il était le seul qui de ce fond pouvait puiser des trésors de sagesse et de paix. Sainte incarnation du Verbe qui en ces jours sur terre a fait entendre Dieu parler de lui-même en mots humains !

C’est peut-être cela, cette bouleversante humilité du Verbe que ne supporte pas l’esprit impur ! Tout, plutôt que cette économie d’appauvrissement ! Il se met à crier : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? », ou plus littéralement, « Qu’y a-t-il entre nous et toi ? » Rien, il n’y a rien en commun parce que l’esprit impur, lui, pense-t-il, il a des tours beaucoup plus fins, beaucoup plus subtils pour entrer dans l’esprit d’un homme : il tente, il séduit, il s’infiltre, il ne s’abaisse pas à jouer au maître de la loi ou au maître d’école. Lorsqu’il parle en mots humains — nous l’entendons dans la Genèse ou dans l’Évangile lorsqu’au désert il s’adresse à Jésus—, chaque fois, il joue avec la vérité, il ment en dissimulant son hameçon avec des parcelles de vérité : « Alors, Dieu vous a vraiment dit : “Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin” ? » (Gn 3, 1). « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges » (Mt 4, 6).

Alors l’homme, quand il n’est pas lui-même ce Fils unique de Dieu, peu attentif parce que le cœur moins pur, lui ouvre son cœur : l’esprit se faufile et y accomplit son œuvre de défiguration. Il salit en l’homme la belle image de Dieu puisque tel est son seul désir, détruire tout ce qui est plus beau que lui. Or en l’homme même, il voit ce beau reflet du Beau Créateur.
« Sors de cet homme », dit Jésus et l’esprit est contraint d’obéir. « L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui. Ils furent tous frappés de stupeur. »
Par sa parole, le Verbe libère l’humanité qui s’est rendue prisonnière, enchaînée à l’intérieur d’elle-même, captive par une complicité plus ou moins étroite avec le mal. Depuis ce premier exorcisme, l’Église continue cette œuvre de libération, et ceux qu’elle conduit jusqu’à la fontaine baptismale, elle leur fait d’abord revivre ce don objectif d’une première purification nécessaire ; et tout baptisé peut connaître le besoin, au cours de son pèlerinage sur terre, de recourir au prêtre exorciste de son diocèse.

Jésus vient de chasser l’esprit impur et l’évangéliste se retourne vers les spectateurs, encore plus étonnés qu’auparavant : l’enseignement de Jésus n’est plus seulement à leurs yeux l’enseignement d’un homme qui a autorité, mais un enseignement nouveau. Ils ne se trompent pas ! Car à leurs yeux, voici naître le jour nouveau que fait le Seigneur : jour de fête et de joie. Mais vont-ils poursuivre avec le Psaume : « Donne, Seigneur, donne le salut ! » car « béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! »

Ils ont bien découvert un enseignement tout à fait nouveau mais vont-ils laisser le Maître venir dans leur propre vie ? Oui, car il y a l’infinie tristesse d’entendre avec joie un enseignement, et de mettre à mort celui qui le dispense, questionnez Hérode. Ils ont vu le Maître chasser l’esprit qui défigure, mais vont-ils laisser sortir de leur cœur leur propre complicité avec tout ce qui salit la dignité de l’homme et son désir de Dieu ?
Marc en ne laissant ici aucun mot de l’enseignement nous oblige avant tout à tendre les bras vers Celui qui l’a donné, c’est-à-dire vers le Libérateur. Peut-être le possédé qui vient d’être libéré a-t-il fait ce geste pressentant bien que si la place est vide, d’autres esprits plus nombreux peuvent venir l’occuper, si Dieu lui-même ne vient pas y faire sa demeure.

Si Jésus chasse l’esprit mauvais, c’est pour que l’homme l’invite à venir habiter en lui. L’Église exorcise pour que Dieu entre dans le cœur et qu’il soit l’hôte qui répare et embellit l’éclat de beauté de chaque âme.

Frères et sœurs, Marc ne nous laisse pas entendre l’enseignement nouveau pour que nous désirions ardemment qu’il vienne directement, dans notre intime, comme jadis dans la synagogue, le doux Maître intérieur, Jésus, qui enseigne au plus intime de chacun de nous et s’y révèle au plus secret. Il est le Maître qui enseigne et en enseignant chasse au loin tout ce qui peut nous défigurer.

Viens, Seigneur Jésus, notre cœur est une vaste école et l’on ne peut y enseigner que sous le mode d’une présence réelle quoiqu’invisible. Amen.

Et d'autres homélies...