Homélie du Solennité des Saints apôtres Pierre et Paul - 29 juin 2008

Prêtre à la manière des apôtres

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Cher frère Willy-Dominique,
Cher frère Eric,

Pour un nouveau prêtre, célébrer une première messe et donner pour la première fois le sacrement du pardon sont des actes bouleversants. En disant ces paroles : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang », « Je vous pardonne tous vos péchés » celui qui vient d’être ordonné ne peut qu’être frappé par le gouffre qui existe entre ce qu’il est et ce qu’il donne. Hier, au jour de votre ordination sacerdotale, vous avez reçu la grâce indéfectible d’être attachés d’une manière toute particulière au Christ Jésus. Aujourd’hui, en posant les premiers actes de votre ministère de prêtre vous découvrez à quel point ce don vous dépasse et surtout qu’il vous est donné pour la gloire de Dieu et pour servir et sauver les hommes. Aussi il est heureux que cette première messe soit célébrée pour la solennité des saints Pierre et Paul. Ce patronage est une invitation pour vous à être prêtres à la manière des apôtres.

Qu’est-ce que cela signifie?
En premier lieu, cela signifie être appelé à devenir prêtre comme les apôtres ont été appelés à suivre Jésus.
Dans la coutume rabbinique, l’élève choisissait lui-même un professeur. Une telle manière de faire était vivement conseillée aux gens pieux. Jésus croise dans l’Évangile un de ces hommes qui lui dit : « Je te suivrai où que tu ailles » (Lc 9, 57). C’est touchant mais une telle requête est nulle pour le Christ. Il le dit clairement à un possédé qu’il a guéri et qui voulait rester avec lui : « Va chez toi, auprès des tiens, et annonce tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde » (Mc 5, 19). Jésus n’est pas un maître qu’on choisit ; c’est lui qui choisit : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16). Saul de Tarse a été le disciple de Gamaliel ; ce n’est pas de la même manière qu’il deviendra disciple de Jésus-Christ et poursuivra la mission sacerdotale du Seigneur. On devient prêtre comme on devient apôtre, sur la base d’une vocation. Jésus n’appelle que « ceux qu’il veut » (Mc 3, 13) ; il ne vous a appelés, mes frères, que parce qu’il le voulait.

Le Seigneur Jésus ne prend pas à la légère la décision d’appeler des hommes à servir comme prêtres. Il se retire avec son Père. Avant de choisir douze disciples qu’il nomme apôtres, Jésus a passé la nuit à prier dit S. Luc (6, 12-13). Toute vocation apostolique fait donc l’objet d’un entretien de recrutement entre le Père et le Fils ; on a parlé de vous, mes frères, au sein de la Trinité. C’est là que se trouve la source cachée de l’appel auquel vous avez répondu. Jésus le signifie ouvertement quand, avant de quitter les siens pour entrer dans sa Passion, il dit au Père : « Ils étaient à toi et tu me les as donnés » (Jn 17, 6). L’apôtre, c’est quelqu’un que Jésus appelle après l’avoir reçu du Père ; quelqu’un qui est dans le prolongement de la mission du Fils. Il ne peut ni se proposer lui-même, ni être proposé par la base. La vocation apostolique qui est la nôtre suppose une « mise à part dès le sein maternel », comme le dit s. Paul (Ga 1, 15) et le rappelait hier Mgr Blaquart; elle est décidée par le Père et signifiée par le Fils dans l’Esprit-Saint.
Dieu a posé sa main sur vous et il sait pourquoi il l’a fait. Quand on découvre en soi l’appel à être prêtre et apôtre on se demande souvent «Pourquoi moi?» On aimerait qu’il en soit comme pour le contournement de Toulouse, que cela passe dans le champ du voisin. La réponse à cette question, c’est Dieu et lui seul qui la possède. Le Christ a rétorqué aux fils de Zébédée, qui se voyaient déjà en haut de l’affiche : «Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire et être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ?» (Lc 10, 38). Accepter de suivre Jésus comme prêtres et comme apôtres, comme S. Pierre et S. Paul, c’est accepter de marcher sur un chemin qui passe par la croix du Golgotha, mais qui passe aussi par celle du Vatican et ou par la décapitation sur la route d’Ostie. Aucun homme n’est capable de vouloir cela, encore moins de le pouvoir. A moins qu’il n’ait été appelé par celui-là seul qui le sait et le peut : l’Envoyé du Père. Aux temps apostoliques comme aujourd’hui, le Christ revendique pour lui le pouvoir de faire courir à des hommes le danger d’un appel.

Prêtres à la manière des apôtres, cela signifie encore une seconde chose. Cela veut dire répondre à l’appel comme les apôtres Pierre et Paul ont répondu.
L’appel gratuit de Dieu exige une réponse irrévocable. Ce que Jésus demande à ses apôtres, c’est de le suivre tout de suite et jusqu’au bout. Pour le « tout de suite », vous êtes aidés, mes frères, par le Provincial – puisque votre ordination coïncide avec une nouvelle assignation, c’est-à-dire un envoi en mission à Montpellier et en Haïti. Pour le « jusqu’au bout », c’est Dieu qui décidera des circonstances de votre course mais, soyez en certains, c’est votre vie tout entière que le Seigneur vous a appelés à remettre entre ses mains. La vie apostolique n’admet pas de contrat : ni mi-temps, ni même CDI. S. Pierre et S. Paul n’ont pas accepté de servir 40 heures par semaine pendant 160 trimestres; ils n’ont pas accepté une fonction dans l’Église naissante ; ils ont « tout » donné. La mesure de leur don est dans ce « tout ». Pierre a laissé au bord du lac sa belle-mère (ce n’était pas le plus difficile) ; il a aussi laissé ses filets, ses amis. Paul a laissé sur la route de Damas sa carrière de pharisien et sa réputation de religieux sans compromis. A l’exemple de S. Pierre et de s. Paul, vous devez être la démonstration vivante de cette foi que vous avez à propager. Vous devez témoigner que l’homme appelé par le Seigneur ne doit pas trouver d’échappatoire pour se dispenser de lui obéir. Seuls les obéissants à la foi peuvent prêcher efficacement l’obéissance à la foi ; ils montrent ainsi que l’Évangile change une vie. Et cette obéissance à la foi passe par l’obéissance à l’Église qui garde précieusement le dépôt de la foi, et au pape qui, à la suite de S. Pierre, préside à l’unité ecclésiale.

Mais il ne faut pas seulement répondre énergiquement, il faut aussi persévérer et, comme l’écrivait un moine « toujours dure longtemps ». « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu » (Lc 9, 62). Celui qui est associé à Jésus dans son œuvre de rédemption accepte toutes les éventualités qu’entraînera ce compagnonnage. Pour le dire autrement, on ne peut pas être prêtre à la manière des apôtres si on est douillet et paresseux, ni si on soupire en disant : «C’est long ! Ça n’avance pas!» Demain sera difficile : il ne faudra pas dire que ce n’était pas prévu dans le contrat, que l’exigence dépasse les bornes d’un sain épanouissement. Comme un scout, au retour du camp, exhibe ses blessures à ses parents, S. Paul, a évoqué les coups reçus pour la cause de l’Évangile : «Souvent j’ai été à la mort. Cinq fois j’ai reçu des juifs les trente-neuf coups de fouet ; trois fois j’ai été battu de verges ; une fois lapidé ; trois fois j’ai fait naufrage. Il m’est arrivé de passer un jour et une nuit dans l’abîme! Voyages sans nombres, dangers des rivières, dangers des brigands, dangers de mes compatriotes, dangers des païens, dangers de la ville, dangers du désert, dangers de la mer, dangers des faux frères! Labeur et fatigue, veilles fréquentes, faim et soif, jeûnes répétés, froid et nudité ! Et sans parler du reste, mon obsession quotidienne, le souci de toutes les églises ! Qui est faible que je ne sois faible ? Qui vient à tomber qu’un feu ne me brûle ?» (2 Co 11, 24-29). Tout cela, mes frères, vous le connaîtrez, d’une manière ou d’une autre mais si la charité ne se refroidit pas en vous (cf. Mt 24, 12) si vous êtes attentifs à préserver votre premier amour (cf. Ap 4, 2) alors vous serez trouvés fidèles au jour du Jugement. S. Paul n’a jamais dit : «Cela suffit ; je n’en puis plus !». Il a dit : «S’il faut se glorifier, c’est de mes faiblesses que je me glorifierai.» (2 Co 11, 30).

Frère Willy-Dominique, frère Éric, vous avez été constitués serviteurs de l’Évangile et dispensateurs de la grâce. Vous qui savez que Jésus est « le Messie, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16), soyez solides dans la foi pour rester fidèles à la grâce de votre appel. Aimez l’Église bâtie sur les apôtres et servez là avec humilité en donnant généreusement ce que vous avez reçu.