Homélie du 24e DO - 11 septembre 2011

Prier le Père

par

fr. Jean-Michel Maldamé

Évangile selon saint Matthieu, chap. 18:

«Jésus disait à ses disciples:
_ 15 » Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère.
_ 16 S’il n’écoute pas, prends encore avec toi un ou deux autres, pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins.
_ 17 Que s’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté. Et s’il refuse d’écouter même la communauté, qu’il soit pour toi comme le païen et le publicain.
_ 18 En vérité je vous le dis: tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terre sera tenu au ciel pour délié.
_ 19 De même, je vous le dis en vérité, si deux d’entre vous, sur la terre, unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux.
_ 20 Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. « 
»

Des paroles sévères de Jésus sur la conduite à l’égard du pécheur, faudrait-il faire l’apologie de l’intolérance? Faudrait-il réhabiliter l’Inquisition? Faudrait-il se réjouir des excommunications? Ne vaut-il pas mieux mettre en pratique ce que Jésus demande tout aussitôt après dans la page de l’évangile lue ce jour et ainsi sortir des errements qui font que l’Église est odieuse à beaucoup? Oui, commençons par prier, prier en vérité, prier dans l’unité! Reconnaissons que ce n’est pas facile, aussi je me permettrais de citer un texte bien connu. Il n’est pas d’un grand théologien, mais d’un auteur dont le style simple et clair fait qu’il est lu dans les collèges. Dans un roman, que le temps des vacances vous a peut-être donné l’occasion de relire, Marcel Pagnol nous place dans une église provençale. L’eau du village ne coule plus; tous les villageois sont inquiets et ils sont tous venus à la messe – ce qui n’est pas dans leurs habitudes. Le curé en chaire évoque son cousin Adolphin qui venait voir sa famille seulement quand il avait besoin d’aide et jamais gratuitement ou par amitié. Il dit à ses paroissiens qu’ils font à Dieu le «coup de l’Adolphin», car ils ne sont préoccupés que de leurs intérêts. Le curé leur dit que ce n’est pas là vraie prière dans cette phrase qui a le mérite de la clarté: «Ce sont des prières pour les haricots, des oraisons pour les tomates, des alléluias pour les topinambours, des hosannas pour les coucourdes!». Il conclut que «ça ne peut pas monter au ciel, parce que ça n’a pas plus d’ailes qu’un dindon plumé!». Telle n’est pas la prière à laquelle Jésus nous invite aujourd’hui! Revenons donc à l’essentiel: prier comme Jésus nous l’a enseigné et reprendre la prière qu’il nous a laissée: Notre Père.

D’abord dans cette prière, Jésus invite à faire un décentrement. Nous ne commençons pas par dire nos besoins, mais par nous tourner vers Dieu, pour lui-même: «Que ton nom soit sanctifié! Que ton règne vienne!». Quoi de plus difficile que ce décentrement? C’est après avoir établi une relation désintéressée à Dieu, nous demandons trois choses nécessaires pour vivre: le pain, le pardon et d’être libéré du mal. Comme la routine nous fait dire ces demandes de manière distraite, voire superficielle, il vaut la peine de les entendre comme elles ont été dites par Jésus.

Nous demandons le pain. Or dans l’évangile le pain est qualifié par un mot grec qui n’est jamais employé ailleurs et donc difficile à traduire simplement. Les biblistes (depuis saint Jérôme) ont remarqué qu’il s’agit de la traduction d’un mot araméen qui parle de l’avenir, «demain» ou «ce qui vient». Demain? Il ne s’agit pas de faire des provisions ou des réserves, en demandant pour aujourd’hui le pain de demain. Il s’agit du «pain du jour qui vient». Notre prière est tournée vers l’avenir, vers l’avènement de Jésus, vers «son jour». Nous demandons à Dieu notre Père de nous donner les biens liés à la venue de Jésus dans la gloire. Il s’agit du «pain» dans toutes les connotations du mot: la nourriture partagée à la table quotidienne, mais aussi le pain partagé à l’eucharistie; le pain désigne les ressources nécessaires à la vie présente, mais aussi ce qui nous sera donné lorsque Dieu fera toutes choses nouvelles. Nous demandons donc que le pain de vie nous soit donné dès aujourd’hui, cette vie qui vient avec le Christ. Nous demandons à Dieu: «Donne nous le pain du jour qui vient, celui de la plénitude de ta présence, celui de ton Règne». C’est ce sens que la prière qui suit la récitation du Notre Père explicite en disant que nous vivons dans «l’espérance de l’avènement de Jésus, notre sauveur».

La deuxième demande concerne le pardon des péchés (ou la remise des dettes). Là encore, il faut faire entendre la profondeur de cette demande. Il y a deux étapes dans cette demande: la première concerne le pardon que Dieu donne; la seconde traite du pardon que nous accordons à ceux qui nous ont offensés. Il y a un lien entre les deux pardons. Quel lien? Le «comme» de la traduction habituelle ne doit pas nous induire en erreur; il ne s’agit pas de dire à Dieu: «Pardonne nous, parce que nous pardonnons…», mais: «Pardonne nous, afin que nous pardonnions». Le pardon de Dieu est premier; le «comme» signifie que c’est au même moment que nous recevons et que nous donnons le pardon; cette contemporanéité repose cependant sur un ordre, celui de la demande. Parce que le pardon de Dieu nous est donné, alors nous pouvons entrer dans la logique du pardon. C’est parce que nous avons été réconciliés avec lui par le pardon reçu qu’à notre tour nous pouvons accomplir ce qui est humainement si difficile, voire impossible, pardonner. Parce que Dieu a remis nos dettes et nous a libérés, nous pouvons à notre tour remettre à nos débiteurs et nous libérer du ressentiment et de la haine.

C’est ainsi que la première partie du passage de l’évangile de Matthieu lu ce jour doit se situer: En effet, le pardon n’est ni faiblesse, ni complaisance, mais lucidité et courage. Cette lucidité est mise en œuvre dans l’acte du pardon et nous demandons à Dieu de nous pardonner pour que, forts de ce pardon, nous puissions pardonner. Et d’abord que nous sachions entendre, écouter et parler à notre frère quelle que soit sa situation.