Homélie du 29e Dimanche du T.O. - 20 octobre 2019

Prier sans cesse : mode d’emploi

par

Avatar

Il n’y a pas une journée, frères et sœurs, sans que nous ne recevions une lettre administrative ou commerciale, un courrier envoyé par la banque, un bon de commande dont la formule de politesse ne soit l’adverbe « cordialement ». « Cordialement », cela veut dire que le cœur est en jeu. Et là où il y a du cœur, il y a de l’amour ou de la haine. Pourtant, quand vous vous trouvez face à votre banquier, face à votre assureur ou face à l’inspecteur des impôts, cette dimension de cordialité n’apparaît pas au premier coup d’œil. Ce mot « cordialement », cet adverbe, est dévalorisé. C’est une formule toute faite. Rien de plus.

Quand c’est un curé, un prêtre, une religieuse, un laïc engagé qui vous écrit, la formule de conclusion du message évoque très souvent, sinon toujours, la prière : « Union de prière », ou udp, pour les plus facétieux ; « Je prie pour toi » ; « À la grotte bénie j’ai prié pour vous »… Que sais-je encore ? Alors, s’agit-il là aussi, d’une formule toute faite ? Toutes ces promesses de prière que font les dominicains dans leur vie sont-elles un engagement qu’ils doivent tenir ou s’agit-il seulement d’un tic de langage propre aux ecclésiastiques ? La prière est présentée par l’Évangile comme une chose si sérieuse qu’il vaut la peine de se poser la question.

Jésus « leur disait une parabole sur ce qu’il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager » (Lc 18, 1). Pour nous faire entrer dans la compréhension du grand mystère de la prière, l’Écriture nous offre aujourd’hui deux figures bibliques en apparence très différentes, en fait très proches.

La première figure est celle de Moïse dans l’épisode du combat d’Israël contre les Amalécites. Ce qui va déterminer l’issue du conflit qui les oppose, c’est la prière adressée avec foi au vrai Dieu. Alors que Josué et ses hommes affrontent leurs adversaires dans la plaine, Moïse se tient au sommet de la colline, les mains levées. Bien sûr Dieu est avec son peuple ; même en l’absence de Moïse il lui serait présent et il veut sa victoire. Mais l’intervention divine décisive est conditionnée par ce geste des mains levées de Moïse. Dieu a besoin des mains levées de son serviteur pour qu’Israël soit vainqueur. Il a besoin d’être imploré de manière persévérante et en même temps toute simple, presque matérielle.

C’est un enseignement pour nous tous. Le texte ne parle pas de la psychologie de Moïse ou de sa vie spirituelle. Il ne dit pas ce que le vieux patriarche a dans le cœur, ce qu’il offre à Dieu. Il évoque seulement sa présence sur la montagne et sa fatigue, sa lassitude physique et les moyens pris par Aaron et Hour pour qu’il reste là, les deux mains levées : on lui apporte une pierre pour lui servir de siège, deux aides interviennent pour lui soutenir les bras.

Des fidèles nous interrogent souvent pour savoir comment prier, comment obtenir une victoire avec l’aide du Seigneur quand l’ennemi est là, menaçant, devant eux, dans la plaine, en ordre de combat. Nos ennemis, ce sont les sept légions qui constituent l’armée des péchés capitaux : la colère, l’avarice, l’envie, l’orgueil, la gourmandise, la paresse et la luxure. Le combat contre cet adversaire est au long cours. Il exige un engagement physique, le corps à corps auquel se livrent Josué et ses hommes, dans le livre de l’Exode. Mais il nécessite aussi, et même d’abord, d’entrer dans l’attitude de Moïse qui se tient devant Dieu les bras levés au ciel.

Alors, à la réponse de ces fidèles qui demandent « Comment prier ? », ma réponse personnelle est toujours la même : pour prier, pour combattre ces ennemis, j’obéis à la cloche. L’immense grâce de la vie religieuse pour arriver à prier, c’est en effet la cloche : elle sonne, on se rend dans l’église. C’est à cela que nous nous sommes engagés en faisant profession dans la vie religieuse ; il n’y a pas de question à se poser. Matin, midi et soir, je suis convié par une cloche dans cette église de pierre, de verre et de béton et invité, tout comme Moïse, à lever les bras pour qu’arrive la victoire, pour qu’advienne le Royaume.

Les bras levés de Moïse font bien sûr penser à ceux de Jésus sur la Croix : les bras ouverts et cloués avec lesquels le Rédempteur a vaincu la bataille décisive contre l’Ennemi. Mais la lutte de Jésus, ses mains levées vers le Père et ouvertes sur le monde, demandent d’autres bras, d’autres cœurs, qui continuent à s’offrir avec son amour jusqu’à la fin du monde. Ces bras, ces cœurs, ce sont les vôtres. Mon conseil est donc simple : priez ! Et pour cela mettez une cloche dans votre vie.

À côté de l’immense Moïse, saint Luc nous présente aussi une autre figure plus modeste, plus proche de nous peut-être : la figure de la veuve importune. Cette femme appartient au peuple des petits, des pauvres d’Israël. Elle a quelque chose du Gilet jaune qui revient à la charge, samedi après samedi, pour demander la reconnaissance de ses droits qu’il estime méprisés. Jésus nous invite à observer sa ténacité. Prier, dit saint Augustin, c’est désirer. Or cette veuve est une femme de désir constant, sans doute parce qu’il y a un enjeu de vie ou de mort pour elle. Elle ne demande pas justice seulement aux heures de bureau. Qu’elle dorme ou qu’elle veille, elle est tendue vers la résolution de son affaire. Il faut prier ainsi en demandant chaque fois qu’on le peut par des prières vocales et en désirant sans cesse la justice de Dieu. Comment penser que notre Père des cieux, bon, fidèle, puissant et ne désirant que le bien de ses enfants, ne nous rende pas justice le moment venu ?

La foi nous assure que Dieu écoute notre prière et nous exauce au moment opportun, même si l’expérience quotidienne semble démentir cette certitude. Bien sûr, il ne suffit pas de prier pour avoir automatiquement du travail ou pour guérir. Devant les difficultés de la vie, devant le scandale de la mort, confronté à la déroute de la justice, on peut souffrir l’angoisse d’appeler sans trouver de réponse. Il n’y a qu’une seule réponse à cela : Dieu ne peut pas changer les choses sans notre conversion. C’est elle qu’il veut. Il nous exauce au moment opportun mais c’est lui qui juge de ce moment et ce moment correspond à un état de notre cœur. La constance dans la prière n’agit donc pas sur le cœur de Dieu comme un pied de biche qui forcerait une porte bloquée. Elle nous transforme, elle nous convertit, jusqu’à ce que notre âme crie et gémisse devant son Seigneur en implorant pardon et salut.

Le dernier verset de l’Évangile pose une question terrible : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8). Ce que nous devons comprendre, c’est que la foi est la force qui, en silence et sans bruit, nous change et change le monde en le transformant en Royaume de Dieu. Or l’expression de la foi, c’est la prière. Lorsque la foi se remplit d’amour pour Dieu, reconnu comme un Père juste et bon, la prière se fait persévérante, insistante. Elle pénètre le cœur de Dieu. Si on ne se paye pas de mots, s’il ne s’agit pas d’une simple formule de politesse, la prière est alors la plus grande force de transformation du monde et le levier de notre propre transformation. Priez sans vous lasser !