Homélie du (5 juillet 2009)

Quand je suis loin, c’est alors que je suis proche.

par

fr. Henry Donneaud

Quoi de plus sympathique qu’une fête de famille. Quoi de plus respectable et rassurant, par les temps qui courent, face au délitement des valeurs et du tissu social! Et pourtant, aujourd’hui, à Nazareth, la fête de famille tourne mal. Elle tourne même au désastre.

Jésus vient visiter les siens, mais les siens ne le comprennent pas. On connaît leurs questions interloquées et moqueuses: D’où cela lui vient-il? Qu’est-ce que cette sagesse qui lui a été donnée et ces grands miracles? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie? Ses sœurs ne vivent-elles pas ici au milieu de nous? (Mc 6, 2-3)
L’incrédulité de ses proches est telle que Jésus ne peut accomplir aucun miracles, sinon quelques guérisons. Non, vraiment, à Nazareth, la famille n’est pas une fête!
Jésus résume la situation par un proverbe que nous connaissons bien, si utile chaque fois que nous nous sentons à notre tour incompris de nos proches: Nul n’est prophète en sa patrie.
On comprend le sens historique et littéral du proverbe: il n’y a pas de grand homme pour les siens. Trop de proximité nuit à l’admiration et à la reconnaissance des vrais mérites.
Mais quel peut être le sens spirituel de ce proverbe, en particulier sa signification pour nous, chrétiens du XXIe siècle?

Remettons-nous dans le contexte du début du ministère de Jésus tel que nous le rapporte S. Marc depuis plusieurs dimanche. Jésus prêche et enseigne; il opère des guérisons et attire les foules. Quel contraste entre ceux qui se croient proches de Jésus mais le rejettent, et ceux qui se croient loin de Jésus mais désirent le voir et tentent de s’approcher de lui.

Dimanche dernier, nous rencontrions deux inconnus, deux personnes en détresse, environnées de peine et de douleur: le chef de synagogue dont la petite fille était mourante, et la femme atteinte de flux de sang (Mc 5, 21-43). Tous deux inconnus, loin de Jésus, ils s’approchent de lui par désir, par appel, par supplication. Et Jésus se laisse toucher, il écoute, il accueille, il guérit. Voilà la vraie proximité chrétienne avec Jésus, une proximité de désir, une proximité d’appel, une proximité de foi et d’espérance.

Aujourd’hui, nous trouvons les proches de Jésus, les soi-disant proches, les membres de sa parenté et de son village, eux qui croient connaître Jésus mais n’attendent rien de lui, fixés qu’ils sont dans un univers spirituellement clos, sécurisé, immobile et stérile. Voilà une fausse proximité avec Jésus, une proximité de familiarité, proximité inerte, statique, une proximité morte, sans désir.

Alors, frères et sœurs, et nous, comment accueillons-nous Jésus qui vient nous rejoindre aujourd’hui, qui vient nous visiter chez lui, dans son Église?

Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa famille, dans sa maison, nous prévient-il (Mc 6, 4). Qu’est-ce à dire, sinon que nous risquons de réduire Jésus à une personne trop familière, trop proche, trop connue, une personne qui fait partie de notre entourage, de notre horizon familier mais dont nous n’attendons rien de neuf. Oui, Jésus est là depuis bientôt 2000 ans, en notre terre de Gaule; on le connaît, on sait qui il est, ce qu’il a fait et ce qu’il peut faire; on connaît la place qu’il doit occuper dans notre vie. Rien de moins, rien de plus. Voilà un Jésus de famille, un Jésus de collection, un Jésus d’habitude et de coutume.

Or voilà justement ce que nous dit le proverbe dans la bouche de Jésus: plus on se croit proche de Jésus, plus on risque de s’éloigner de lui; plus on croit le connaître, plus on risque de le méconnaître, de ne plus le reconnaître.
Cette tentation d’une excessive familiarité avec Jésus, avouons-ne, n’a cessé et ne cesse de guetter les chrétiens. C’est une tentation récurrente dans l’histoire du christianisme.
Prenons trois exemples, trois manières par lesquelles Jésus ne cesse de venir visiter les siens, dans son Église, pour les enseigner, pour les guérir, pour les conduire vers son Père: la Parole de Dieu, l’Eucharistie, le commandement de l’amour du prochain. Comment avons-nous reçu ces dons merveilleux?

Pouvons-nous oublier que, durant des siècles, au cœur d’une chrétienté réputée modèle, les fidèles rassemblées à l’église, chaque dimanche, ne pouvaient plus comprendre, donc plus entendre une Parole de Dieu proclamée dans une langue étrangère? Comment, alors, la Parole de Dieu, vivifiante, pouvait-elle produire du fruit dans des cœurs qui ne la recevaient plus?

Pouvons-nous oublier que, des siècles durant, les fidèles ne pouvaient plus communier chaque dimanche au Corps et au Sang du Seigneur, alors même que le Seigneur avait laissé à son Église ce don précieux, le plus précieux qui soit? Comment alors la vie nouvelle pouvait-elle circuler dans l’Église, alors que la communion n’était admise qu’une fois par an, à Pâques? Comment donc avait-on pu transformer en récompense réservée à une élite ce que le Seigneur avait voulu être le don hebdomadaire, voire quotidien, d’un remède et d’une nourriture pour les pêcheurs que nous sommes?

Pouvons-nous oublier que, malgré le commandement suprême de l’amour du prochain, et à l’encontre même de l’attitude du Seigneur, les chrétiens n’aient pas hésité, durant de longs siècles, à user de violence envers les hérétiques, jusqu’à les mettre à mort au nom du Christ? Ou, non moins grave, de réduire en esclavage des millions d’êtres humains pour les conduire aux Amériques, sous des bannières chrétiennes, et les réduire en une main d’œuvre traitée à l’égal des bêtes?

En tout cela, la proximité revendiquée avec Jésus, au cœur de la chrétienté, ne cachait-elle pas, en certains points, une dramatique distance avec Jésus, avec ses actes et ses paroles?

Mais nous, aujourd’hui, sommes-nous vraiment et toujours dans une meilleure proximité avec Jésus? Certes, la Parole de Dieu résonne désormais en français dans nos églises, mais prenons-nous vraiment le temps et les moyens de l’accueillir, de l’assimiler, de l’intérioriser, concrètement, – durant la messe, déjà, mais aussi durant la semaine? Certes, le Corps et le Sang du Seigneur nous sont offerts chaque dimanche, mais nous préparons-nous vraiment à les recevoir par une pratique régulière du sacrement de pénitence? Et les recevons-nous avec tout le respect, avec toute l’adoration et l’action de grâce qui leur sont dus? Quelle souffrance, pour les prêtres, lorsque l’hostie qu’ils présentent semble comme arrachée par des mains distraites, machinales, trop familières. Certes, nous sommes attentifs, aujourd’hui, à respecter liberté et droits de l’homme, mais trop d’indifférence ne nous guette-elle pas devant ces millions d’être humains que nous laissons mettre à mort avant même leur naissance, ou devant ces milliards de frères en humanité qui vivent à nos côtés en état permanent de pauvreté, de malnutrition, d’analphabétisme, de maladie et de violence?

Oui, frères et sœurs, comment faire pour nous garder dans une vraie proximité avec Jésus, une proximité de désir, une proximité d’appel, une proximité ouverte? Comme nous prémunir contre une fausse proximité, une proximité de familiarité, d’inertie, de stérilité?

Ne nous le cachons pas: Jésus lui-même, en s’incarnant, a pris le risque de la proximité. Il nous a donné des paroles au milieu d’autres paroles, des rites au milieu d’autres rites, des préceptes au milieu d’autres préceptes, au risque de la banalisation, de la relativisation, de la stérilisation. Certes, c’est justement le rôle de l’Esprit Saint que de garder vivante en nous la véritable proximité avec Jésus. Sans l’Esprit, tout devient inertie en nous. Avec lui, tout peut devenir souple, vivant, ouvert, dynamique.
Mais le chemin propre de l’authentique proximité avec Jésus, le chemin qu’ouvre et entretient en nous l’Esprit, c’est celui que nous a décrit Paul dans la deuxième lecture, tirée de la 2ème épître aux Corinthiens: le chemin de l’humilité, plus encore, le chemin de la faiblesse, de la fragilité: Ma grâce te suffit, lui dit le Seigneur, car ma force se déploie dans ta faiblesse (2 Cor 12, 9). Comblé de dons exceptionnels par le Seigneur, Paul risquait plus que quiconque de tomber dans le piège de la familiarité, de la possession satisfaite, de l’orgueil fermé sur lui. «J’ai vu le Seigneur! J’ai été élevé au troisième ciel! Je suis Apôtre du Seigneur!» Quelle fierté! Que demander de plus? C’est précisément à la mesure des dons reçus, que Paul a été conduit sur un chemin d’épreuves croissantes et permanentes, afin que, au cœur même de la détresse, il n’oublie jamais que seule la grâce du Christ lui permet de tenir, de grandir, d’avancer, et non ses propres forces: C’est de grand cœur que je me vanterai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. Oui, je me complais dans mes faiblesses, dans les outrages, les détresses, les persécutions, les angoisses endurées pour le Christ; car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort (2 Cor 12, 9-10).

Parole d’or, parole capitale que tout chrétien devrait connaître par cœur, assimiler, répéter sans cesse, tellement elle résume tout le propos de l’authentique proximité avec le Christ: Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. Plus j’expérimente mes faiblesses, mes peurs, mes fragilités, plus je confesse mon péché et appelle l’aide du Seigneur, plus je me rends proche du Christ, plus je le laisse me rejoindre et agir en moi.

N’est-il pas frappant que la plus grande sainte du XXe siècle, Mère Teresa, celle qui a reçu le plus grand don de l’amour du prochain, la plus grande compassion envers les plus pauvres de la terre, est aussi celle qui a connu les plus grandes épreuves spirituelles, en particulier ce terrible sentiment d’abandon et d’absence de Dieu, cette obscurité spirituelle tellement épaisse que, pendant des décennies, elle s’est crue sans foi, sans amour pour Dieu, comme si elle était la plus éloignée des enfants de Dieu: «Il y a une telle contradiction dans mon âme. – Un désir si profond de Dieu – tellement profond qu’il en est douloureux – une souffrance continuelle – et pourtant ne pas être voulue par Dieu – repoussée – vide – pas de foi – pas d’amour – pas de ferveur. – Les âmes ne m’attirent aucunement – le Ciel ne signifie rien – pour moi il ressemble à un lieu désert – l’idée du Ciel ne signifie rien pour moi et pourtant ce désir torturant de Dieu…» (Viens, sois ma lumière, p. 199-200).

Ainsi, pouvons-nous rapprocher les deux maximes principales que nous a fait entendre la liturgie d’aujourd’hui: «Lorsque je suis loin, c’est alors que je suis proche.» Lorsque je me crois loin du Seigneur, enfermé dans mes limites, mes faiblesses, mon péché, mes obscurités et fragilités, c’est alors que je suis le plus proche du Christ, le plus en mesure de me tourner vers lui, de l’appeler, de compter sur lui, de m’abandonner à lui et à sa grâce.

Vous l’avez compris, il ne s’agit pas de s’éloigner de Dieu, de cultiver la distance avec Lui. On n’est jamais assez proche de Dieu! Il s’agit plutôt de laisser grandir sans cesse le désir de nous rapprocher de lui, le désir d’être vraiment avec Lui, par Lui, en Lui. Et pour cela, de prendre conscience de notre distance, de notre éloignement naturel par rapport à Lui. Seules les âmes satisfaites d’elles-mêmes, trop sûres de leur proximité avec Lui, s’éloignent en fait de Lui, jour après jour. Les pauvres de cœur, eux, parce qu’ils s’expérimentent tels, le laissent s’approcher et les rejoindre. Lorsqu’ils sont faibles, c’est alors vraiment qu’ils sont forts, forts de sa proximité, forts de sa miséricorde, forts de son amour vainqueur de toutes nos misères!

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