Homélie du Saint Thomas d'Aquin - 28 janvier 2011

Quel est votre secret, frère Thomas ?

par

fr. François Daguet

Monseigneur, chers frères et sœurs, Vous me permettrez, en ce jour solennel, de m'adresser non pas directement à vous, mais à celui qui nous offre la joie de nous réunir, notre frère Thomas d'Aquin. Car, si nous croyons en la communion des saints, nous savons que, plus encore que par les reliques de son humanité, il est présent à notre célébration qui réunit dans sa liturgie l'Église d'ici-bas et l'Église de la gloire vers laquelle nous tendons, tout comme cette colonne unique [le palmier] tend vers l'épanouissement de son sommet. Vous me permettrez donc, je l'espère, d'interroger notre frère Thomas, notre frère à tous, et pas seulement à nous prêcheurs, puisque comme Docteur commun, il s'adresse à tous ceux qui veulent bien se mettre à son écoute. La question que je souhaite lui poser ce soir est celle-ci: quel est votre secret, frère Thomas? Quel est le secret qui explique que vos écrits continuent de nous éclairer, de nous enseigner, 750 ans après leur rédaction, sur Dieu lui-même, sur la profondeur de son dessein, en un mot sur sa sagesse? D'où vient cette fécondité mystérieuse qui continue de nourrir, d'enrichir les piètres disciples que nous sommes, qui éprouvent tout simplement de la joie, une joie sans cesse renouvelée - j'en témoigne - à scruter les saints mystères à votre école? Sans doute allons-nous invoquer la puissance exceptionnelle de votre intelligence, mais elle ne saurait suffire. D'autres maîtres de sagesse, d'autres grands esprits nous sont encore familiers - Platon, Aristote, Dante ? - qui sont aussi des esprits exceptionnels, qui nous enseignent certes, mais qui n'éclairent pas, ne nourrissent pas notre faible intelligence comme vous le faites, frère Thomas. Bien sûr, vous ne nous dîtes rien de votre secret. Votre mutisme est légendaire autant que votre humilité, vos contemporains en ont témoigné. Vous n'êtes pas un moderne, qui éprouve le besoin de se dire et de se décrire. A l'image de votre père saint Dominique, qui est resté si manifestement caché pour mieux vous laisser voir, vous ne parlez que de Dieu ou avec Dieu, vous ne parlez pas de vous. Cependant, je me suis dit qu'il n'était pas possible, dans l'immensité de votre œuvre, que vous ne vous fussiez pas trahi, à un moment ou à un autre, laissant percevoir ce que vous cachez d'ordinaire si bien, comme un récif émerge parfois lorsque la mer se retire. Alors je me suis mis en chasse, pour découvrir votre secret, sachant aussi qu'un homme magnanime comme vous ne pouvait garder seulement pour lui-même les dons les plus précieux qu'il a reçus, vous qui nous dîtes qu'il est meilleur d'être bon en étant source de bonté pour les autres que d'être bon en soi-même seulement. Et, de fait, je crois bien avoir découvert votre secret, frère Thomas. Dans votre désir de nous faire entrer dans la sagesse de Dieu, vous n'avez pu vous empêcher de dévoiler les moyens par lesquels il vous a été donné d'y accéder. Vous vous êtes trahi, me semble-t-il, à plusieurs reprises, et je n'évoquerai ici que deux de ces lieux où vous laisser paraître l'intimité de votre vie. D'abord, lorsque vous avez commenté la parole de Jésus à propos de Jean-Baptiste, que nous rapporte l'évangéliste Jean (5, 35): «Jean était la lampe qui brûle et qui brille». «Lucerna ardens et lucens», la lampe brûlante et brillante. Et voici l'exégèse que vous faîtes de ce verset (Ma 812). Jean-Baptiste était la lampe, parce «qu'il était illuminé de la vraie lumière du Verbe de Dieu», car la lumière qui est venue dans le monde, c'est le Christ. Jean est la lampe, parce qu'il n'est pas la lumière, mais il est éclairé pour rendre témoignage à la lumière. Cette lampe, nous dit l'Évangile, est ardente, elle brûle, et elle éclaire. Pourquoi ces deux qualités pour la lampe qu'est le Baptiste, de brûler, et d'éclairer (ardere et lucere)? Voici ce que vous nous dîtes: «Certains [hommes] sont lampes seulement quant à leur fonction, et sont des lampes éteintes quant à leur amour. Car, de même qu'une lampe ne peut éclairer si elle ne brûle, de même une lampe spirituelle n'éclaire que si d'abord elle est ardente et enflammée du feu de la charité? c'est par l'ardeur de la charité qu'est donnée la connaissance de la vérité». Autrement dit, il y a des lampes qui éclairent quelque peu, mais elles ne brûlent pas du feu de la charité. Elles sont comme des lampions qui éclairent quelques instants, et qui s'éteignent pour toujours, quand la fête est finie. Ce que vous dîtes de Jean le Baptiste vaut aussi pour vous, frère Thomas. Si vous continuez de briller pour nous aujourd'hui, c'est parce que vote cœur, votre volonté, a été brûlé par le feu de la charité. La lampe ardente que vous avez été continue d'éclairer, de briller, par la charité qui l'anime. Voilà qui nous aide à mieux vous connaître, frère Thomas, à mieux vous comprendre, et par là à mieux vous suivre. Dans un passage de la Somme théologique, vous trahissez encore votre secret et aussi votre vocation. Nous y retrouvons la lampe, car vous dîtes: «Il est plus beau d'éclairer que de briller seulement; de même est-il plus beau de transmettre aux autres ce qu'on a contemplé, que de contempler seulement (sicut maius est illuminare quam lucere solum, ita maius est contemplata alliis tradere quam solum contemplari)» (II II, q. 188, a. 6, c.) Voir aussi De Ver, q. 27, a. 3, arg 2 et ad 2: Les créatures qui reçoivent plus pleinement de Dieu la lumière divine par mode de doctrine peuvent la transmettre aux autres.) La formule est si bien frappée qu'elle est devenue l'une des devises de votre Ordre: contemplari et aliis contemplata tradere. Vous nous dévoilez ici encore la cause profonde de votre fécondité: c'est parce que vous avez toujours été un contemplatif, parce que votre intelligence a toujours puisé sa science dans la contemplation du Christ crucifié qu'elle continue de nous illuminer aujourd'hui encore. En nous livrant votre secret, vous nous livrez aussi celui de toute bonne théologie: son enracinement dans la recherche contemplative du Christ. D'ailleurs, ne faisons-nous pas parfois l'expérience contraire à celle-là? Si certains auteurs nous semblent quelquefois si secs et inféconds, si un certain rationalisme théologique nous semble parfois bien loin des mystères qu'il est censé éclairer, n'est-ce pas par défaut d'enracinement contemplatif? Un cœur brûlé par la charité et une intelligence qui cherche sans cesse à contempler le Christ, voilà votre secret dévoilé, frère Thomas. Mais il me fallait une confirmation, une certitude qu'en cela réside bien votre secret. Et je l'ai trouvée chez celle qui, dans votre Ordre et pour toute l'Église, apprend à vivre des vérités que vous nous découvrez. Sainte Catherine de Sienne, votre sœur entre toutes, nous rapporte dans son Dialogue ce que Dieu lui dit de vous, Thomas. Certes, vous me direz qu'il s'agit là d'une révélation privée. Mais, transmise par un Docteur de l'Église, dans un ouvrage reconnu comme un chemin sûr de vie spirituelle, elle mérite qu'on y prête attention. Dans un passage consacré à la providence divine (ch. 158, cf. aussi ch. 85), Dieu le Père évoque, avec Catherine, quelques fondateurs d'ordres religieux. Il cite Benoît, pour louer l'ordre de sa barque. Il évoque François, qui a pris pour épouse la sainte pauvreté. Il évoque Dominique, qui a pris l'office du Verbe, pour extirper les erreurs par la lumière de la science. Et avec lui il évoque Thomas, en disant: «Regarde le glorieux Thomas, qui avec la lumière de son intelligence si noble, contemplait dans ma Vérité [le Verbe], où il acquit la lumière surnaturelle et la science infuse par grâce, et il l'eut plus par le moyen de l'oraison que par l'étude humaine. Il fut une lumière qui illumina l'Ordre et la sainte Église». Cette science infuse que Thomas continue de nous transmettre, celle qui nous éclaire et nous remplit de joie, il l'eut plus par l'oraison, cette oraison continue que nous enseigne Catherine de Sienne, que par l'étude humaine. Voilà mis à jour votre secret, frère Thomas. Vous l'aviez caché pour mieux nous le laisser découvrir. Un cœur brûlant de charité et une intelligence contemplative, voilà la source unique de toute doctrine qui illumine durablement et véritablement. Merci, frère Thomas, de continuer de nous éclairer, par votre sagesse, reflet de la sagesse qu'est le Verbe, Intercédez pour nous afin que nous soyons fidèles à votre doctrine, que nous sachions la rendre savoureuse et attirante, Ne permettez pas, frère Thomas, que nous trahissions votre enseignement, en diminuant la vérité ou en l'abimant par l'indigence de notre intelligence et notre péché, Apprenez-nous à ne jamais séparer la vérité de la charité, et à témoigner de ce que la connaissance de la vérité est donnée par l'ardeur de la charité, Apprenez-nous à être des contemplatifs, à puiser dans le côté du Christ les lumières que le Père veut nous communiquer, de sorte que nous soyons des lampes qui brûlent et qui éclairent, Apprenez-nous à être magnanimes comme vous l'avez été, pour apporter aux hommes de notre temps les lumières dont ils ont besoin pour guider leur vie et édifier un monde vraiment humain, Vous que l'on appelle le Docteur angélique, aidez-nous à être, à l'image des anges, des ministres de la sagesse divine pour que resplendisse la clarté du Christ sur le visage de l'Église son Épouse, Amen