Homélie du 6e DO - 11 février 2007

Qui entrera dans le Royaume de Dieu ?

par

fr. Jean-Michel Maldamé

La campagne électorale pour les élections présidentielles a commencé. Elle nous vaut quantité de déclarations, de débats et de commentaires sur tous les moyens de communication. Il y a là quelque chose de sain qui atteste la vitalité de la démocratie… et cela est heureux quand on pense à ce qui se passe dans d’autres pays. Malgré ce, je ne peux cacher mon inquiétude devant l’abondance des messages envoyés par les candidats et leurs équipes. Dans leurs propos, il y a des mots qui disent les grandes valeurs morales (justice, fraternité, dialogue, équité, solidarité…) et les grandes questions sociales (santé, paix, emploi, croissance…). Ces mots sont utilisés comme des emblèmes pour manipuler foules et spectateurs; pour cette raison, il y a une terrible déformation, car l’emploi de ces termes les use et même les galvaude, car ils sont employés pour séduire… Cela concerne l’Église qui doit communiquer son message de salut où figurent ces mots. Comment le utiliser sans mesurer combien leur usure pèse sur la prédication et la liturgie qui y a recours?

1. Pour cette raison, je pense que le texte d’évangile de Luc lu aujourd’hui (Lc 6, 17-26) a le mérite de ne pas être un programme, car il est d’abord la constatation d’un fait. Les paroles que Jésus prononcent sont un relevé objectif de ce qui est. Jésus a commencé son ministère dans la lancée de la prédication de Jean-Baptiste et il voit la foule devant lui. Quand il dit «heureux» ou «malheureux», il constate ce qui est. Ceux qui sont là devant lui et avec qui il inaugure la venue du Règne de Dieu sont les pauvres; ils ont faim, ils pleurent et ils sont rejetés. Ceux qui ont refusé de suivre Jean-Baptiste et de venir à sa suite sont riches, ils sont rassasiés, ils jouissent de tout et ils sont au pinacle de la société… Jésus constate que les premiers sont heureux et les autres malheureux; les premiers entrent dans le Royaume de Dieu; les autres n’y entreront pas.

Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez. Heureux êtes-vous, quand les hommes vous haïront, quand ils vous frapperont d’exclusion et qu’ils insulteront et proscriront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-vous ce jour-là et tressaillez d’allégresse, car voici que votre récompense sera grande dans le ciel. C’est de cette manière, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes. Mais malheur à vous, les riches! car vous avez votre consolation. Malheur à vous, qui êtes repus maintenant! car vous aurez faim. Malheur, vous qui riez maintenant! car vous connaîtrez le deuil et les larmes. Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous! C’est de cette manière, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes.

2. Pourquoi cette rigueur sinon parce que quand Jésus prononce les paroles tranchées entendues ce jour, il sait ce qui est advenu à Jean Baptiste dans sa prison? Il pressent ce qui lui adviendra quand il montera à Jérusalem. Pourquoi cette radicalité sinon parce que Jésus constate que ce renversement des valeurs repose sur une décision de Dieu: Dieu en a décidé ainsi? Dieu a pris l’initiative de venir par un chemin où il n’était pas attendu. Dieu a pris le chemin de l’amour et il a rejoint ceux qui étaient victimes de l’injustice et de la violence du monde. Ceux qui accueillent la Bonne Nouvelle sont ceux qui ont faim et soif de vie, de santé, de lumière et d’amour. Ceux qui la récusent sont ceux qui ont éteint en eux le goût de la vraie vie: les riches, les satisfaits et les jouisseurs.

3. Si les paroles de Jésus occupent une place importante dans les évangiles c’est qu’elles ne se contentent pas de relever un fait; elles se présentent comme une exigence pour la vie. Les paroles de Jésus donnent une règle de vie. Chacun doit décider de sa manière de vivre; la décision devant être circonstanciée et personnelle, il n’est pas possible d’en décider d’en haut et pour les autres… Aussi il me semble plus réaliste de dire qu’il nous faut faire ce qu’a fait Jésus en reconnaissant la manière dont advenait le Règne de Dieu. Il faut prendre en compte ce qu’il en est de la misère du monde; il faut faire de l’expérience de ses manques, de ses épreuves et de ses échecs une source de compassion avec autrui et donc de vouloir être présents à ceux qui pleurent ou sont persécutés. Notre expérience montre que le faire en vérité fait entrer dans une logique qui mène à un grand dépouillement. Si l’Abbé Pierre est devenu pour beaucoup l’icône de la charité, c’est bien pour avoir montré que le partage est la porte d’entrée dans la vie. C’est par la porte de la générosité qu’il est entré dans la joie de Dieu. C’est par cette porte que nous entrerons dans le Royaume de Dieu qui vient.

En ces temps de campagne électorale, permettez-moi enfin d’évoquer notre expérience nationale. Les gens de ma génération ont pu constater l’enrichissement considérable de la société occidentale dans la deuxième moitié du XXe siècle… Quel en est le prix? Quel est le fruit de cette expérience de la prospérité? Notre société est-elle devenue plus heureuse? Hélas non, parce que le matérialisme hédoniste qui a présidé à la justification de cette croissance à tout prix a occulté le fait que «l’homme ne vit pas que de pain».