Homélie du 12e Dimanche du TO - 19 juin 2016

Qui suis-je dans la lumière du Christ réel?

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«Qui suis-je, au dire des foules?» Étonnante question de la part de Jésus. Jésus n’a évidemment pas besoin de l’opinion des foules pour savoir qui il est. Arraché à sa prière par ses disciples, il n’a pas non plus la conscience tellement embrumée qu’il confondrait un «qui suis-je?» avec un «où suis-je?»…
Par cette question il nous fait entrer dans sa prière. Jésus priait longuement, souvent; souvent la nuit, souvent à l’écart. Voilà qui n’est pas anecdotique. La prière de Jésus est l’occasion d’un enseignement pour les disciples; elle l’est pour nous également.

Ce colloque secret de la prière, où l’on s’entretient avec Dieu, s’accompagne presque immanquablement d’une réflexion sur soi-même. Déjà dans le dialogue sincère avec un ami, l’ami devient comme un miroir, un «autre soi-même», en qui l’on se dévoile. Dans la confiance, les amis s’invitent à se révéler certains aspects de leurs personnalités; ils s’aident à se découvrir, à prendre confiance en eux-mêmes, à se comprendre eux-mêmes.

Jadis, dans la Tente du Rendez-vous, «Dieu parlait à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami» (Ex 33, 11); là Moïse recevait une révélation sur Dieu, une révélation sur sa mission, mais immanquablement aussi une révélation sur lui-même: «Moïse était un homme très humble, l’homme le plus humble que la terre ait porté» (Nb 12, 3); on comprend que cette douceur, cette humilité, ait été comme l’effet d’une révélation reçue du très pur Amour divin. Au sortir de la Tente, le visage de Moïse était tout rayonnant…

Que dire alors de ces rendez-vous prolongés de Jésus avec son Père?! Sans nous essayer à parler du mystère de la Vision divine et éternelle entre le Fils éternel et son Père, mais en contemplant «tout simplement» la Tente de son humanité, la fine pointe de son âme humaine, nous pressentons, tout en demeurant sur le seuil, des infinis de révélation, d’attestation, du Mystère d’amour divin se réverbérant sur Jésus en prière: oui il est «le resplendissement de la gloire de Dieu, l’effigie de sa substance» ( 1, 3)…, le Fils bien-aimé qui a toute la faveur divine (cf. Mc 1, 11).

Les disciples se trouvaient donc en ce désert bienheureux. Et voici qu’ils arrachent Jésus à sa contemplation. Le moins rustique d’entre eux écrira: «Nous avons vu sa gloire d’unique-engendré, plein de grâce et de vérité» (Jn 1, 15). Paradoxalement Jésus, qui, soit dit en passant, vise rarement les élites, adresse cette question qui nous fait un peu penser à un sondage: «Qui suis-je, au dire des foules?». Badaboum… on tombe de la contemplation de Jésus, du saint colloque avec son Père, à une question apparemment bien prosaïque.
Alors, puisqu’on y est, oui, que pensent les foules de Jésus?
Les réponses des disciples reflètent une perception brute, de la Judée-Galilée d’en-bas; les sondages ne sont pas inintéressants… Les «sondés», aussi bien Hérode que les foules qui suivaient Jésus (des gens instruits, guéris, nourris par lui), voient en Jésus de Nazareth un… revenant! Pour les uns, c’est Jean-Baptiste décapité qui est à nouveau vivant (le cauchemar d’Hérode)! Pour d’autres Élie, etc. etc.

Pas inintéressant. Mais inadéquat. «Et vous, qui dites-vous que je suis?» «Le Messie de Dieu» répond Pierre.
Belle réponse, Pierre! «le Messie»… certes! Tu t’en tires bien. Sauf que tu penses probablement à un Messie ressuscitant, victorieux, puissant et régnant. Ce qui n’est évidemment pas le cas. D’où l’invitation de Jésus à garder le silence sur sa messianité. Car le Messie donné par Dieu n’est pas le Messie rêvé par Pierre ni le Messie adulé par les instituts de sondage hérodiens. Le Messie réel devra souffrir, dit Jésus, être rejeté par les princes, être conspué par les foules; il devra mourir: alors seulement il ressuscitera.

Jésus nous invite à le connaître pour qui il est. Il nous fait sortir de nos stéréotypes enfantins, parfois superstitieux. La Gloire qu’il manifestera sera la Croix: paradoxe suprême, scandale pour les disciples. Mais enfin aussi Révélation suprême! Car Jésus est véritablement ce «fils unique», «premier-né» transpercé, annoncé par le prophète Zacharie. Dans la lumière de la résurrection, avec «un esprit de grâce et de supplication», nous pourrons regarder vers lui et pleurer amèrement; mais en ce jour-là, il y aura — il y a, car nous y sommes — «une source jaillissante pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem» ; «qui nous lave de tout péché et de toute souillure» (Za 13, 1).

En ce Dimanche, jour de sa Résurrection, le Messie réel, sauveur de nos âmes, nous ouvre à l’audace de nous connaître nous-mêmes. Jésus est la clé de nos humanités blessées et entortillées. Dans la prière avec lui, apprenons à le reconnaître pour qui il est réellement, et à nous connaître, à nous laisser reconnaître de lui. Laissons-nous sonder par sa lumière et sa grâce. Désormais «il n’y a plus juif et grec, esclave et homme libre, femme et homme, etc.» «Si vous appartenez au Christ, dit saint Paul, vous êtes de la descendance d’Abraham : vous êtes héritiers selon la promesse» (Ga 3, 29).