Homélie du 22e DO - 31 août 2008

Quo vadis?

par

fr. Gilles-Marie Marty

Cet Évangile ne prend son sel que si on se souvient de celui de dimanche dernier, où Pierre, ayant reconnu en Jésus le Messie, a été élevé au rang de ‘Rocher’, c’est-à-dire de fondation solide de la Sainte Église de Dieu.

Cette promotion inouïe eut pu laisser croire que Pierre avait bien compris le mystère de la mission de Jésus. L’épisode d’aujourd’hui montre à l’évidence que non?
Ô pauvre Pierre, tu as réagi à ton habitude, aussi généreusement que hâtivement!
Ah, si tu avais su le pétrin où tu t’es fourré, tu aurais réfléchi à deux fois avant d’ouvrir la bouche? Car, tout de même, par tes paroles, tu as empiété sur le domaine de Dieu, tu t’es mêlé de son dessein éternel, tu aurais fini par rendre superflue la Rédemption?
Qui s’étonnerait que Jésus ait employé à ton égard la manière forte, t’ait étrillé?
Il te traite d’obstacle sur sa route, de «scandalon», c’est-à-dire «mauvais caillou» comme il y en a dans les vieilles rues, méchant pavé caché qui dépasse et fait trébucher celui qui…
Pauvre Pierre, tu venais juste d’être érigé Le Rocher, te voilà maintenant scandalon: belle chute, vraie «descente aux enfers».
Aux enfers justement, puisque tu t’entends traiter de «Satan», rien de moins…
Dans les pires moments de l’Évangile, les pharisiens accusaient Jésus d’avoir un démon, ou Jésus les traitait de «fils du diable», mais «Satan», on n’avait pas encore osé!

Mot dur et pourtant adéquat, puisque Satan est, par définition, celui qui s’oppose à la volonté de Dieu, celui dont la raison d’être, l’unique désir, la seule ambition est de contrer Dieu. La différence bien sûr, est ce que Satan agit consciemment, et Pierre non. Aussi Jésus clôt-il vite l’incident en invitant Pierre à retrouver son rôle de disciple, c’est-à-dire «celui qui marche derrière son Maître».
Toutefois, pour que la leçon serve, et pour éviter tout malentendu ultérieur, il précise ce qu’il attend de son disciple. Mais il le fait en termes si forts que, lorsqu’on entend ces paroles, on se demande qui est concerné? Les martyrs, les saints, les bienheureux, oui… mais pas nous, les simples chrétiens, baptisés de base, RMIstes de la grâce?
Pourtant le Seigneur dit: «si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il renonce à lui-même, prenne sa croix et me suive». Mes frères, vous avez entendu, alors dites-moi: à qui Jésus parle-t-il? Allons… quelqu’un ici se sent-il concerné? [grand silence]. Me voila rassuré, je me sens moins seul? Mais enfin, si ce n’est pas nous, qui donc est concerné?

Eh bien, sont concernés les Pierre d’hier et d’aujourd’hui, c’est-à-dire les amis du Christ, sincères mais qui n’ont pas tout compris… ils imaginent un «Messie aux coins arrondis», un Jésus très raisonnable, attentif à son plan de carrière… Bref, ils fantasment jusqu’à ce qu’ils rencontrent inopinément le vrai Messie, le Jésus de l’Évangile, celui qui revendique d’être l’égal de Dieu, qui prétend être le Chemin la Vérité et la Vie, qui demande qu’on le préfère à tout ici-bas, qui marche résolument vers le supplice, qui accepte librement de mourir pour nous, puisque la Croix est l’unique passage de ce monde vers le Royaume des Cieux?
Le Messie réel, le vrai Christ, c’est lui! La preuve, il en rajoute: il ose demander à tous ses disciples de le suivre dans son aventure si risquée? Pas étonnant que, lorsque Pierre conseille de se débarrasser de la Croix, il se ramasse une telle claque.

Mes frères, il n’y a pas de tentation plus courante que celle de se passer de la Croix!
Aucun disciple ne saurait y échapper, pas même nous? Et comme Jésus le savait, c’est bien pour nous qu’il affirme: «si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et me suive».
Autrement dit, être chrétien, ce n’est pas adhérer à des idées généreuses (les païens aussi le peuvent), c’est suivre Jésus partout où il va, y compris là où le sol se dérobe sous nos pieds, là où il faut s’abandonner à lui aveuglément, là où il faut accepter de tout perdre pour lui: «celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie la gardera».

Et en plus l’affaire est urgente «car le Fils de l’homme va venir avec sans anges».
Quand? Dès notre mort bien sûr. Donc demain, ou après-demain, ou…
Il viendra, mais qu’est-ce qu’il nous veut? Qu’est-ce qu’il attend de nous?

Il attend de nous, ses disciples, que nous Lui offrions toute notre vie. Rien de moins…
Mes frères, cela semble insensé, je suis bien d’accord, mais c’est l’Évangile…
On en revient toujours là: Jésus est le Messie de Dieu, pas celui de Pierre ni le nôtre.

Ce qu’il dit peut nous faire peur; il le dit quand même. Celui qui a des oreilles…
Nous ne sommes pas les premiers à recevoir ces paroles brûlantes.
Jérémie déjà avait tenté de s’échapper, pour finir par s’avouer vaincu.
Quant à Pierre, il a tenté d’échapper, et plus d’une fois…

Dans le roman ‘Quo vadis’, lors d’une persécution, les chrétiens de Rome supplient Pierre de partir pour éviter la mort. Il tergiverse puis accepte. Fuyant Rome, Pierre croise un homme marchant dans l’autre sens, vers la Ville en flammes, incendiée par Néron. Interloqué, il interroge l’inconnu: «mais où vas-tu? Quo vadis?». L’homme le regarde et répond: «à Rome, pour y être crucifié à nouveau». Pas besoin de coq cette nuit-là: Pierre revint sur ses pas et marchant au martyre, finit crucifié, la tête en bas.

Ô Jésus, puisque tu nous connais, avec nos faiblesses et notre sincérité, nous t’en supplions: fais de nous de vrais fidèles, de vrais disciples, de vrais témoins.