Homélie du Solennité de tous les saints - 1 novembre 2019

Rachid et le curé d’Ars

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Il y en a partout. Le ciel en est rempli. Ce qui frappe d’abord, c’est le volume sonore. Des milliards de voix qui résonnent au firmament. Tous chantent le même chant, mais on peut reconnaître chacune de leurs voix alors que le chœur polyphonique des saints entonne : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! »
Autour du Christ, chef de son peuple, certains choristes d’élite occupent les premiers rangs. Tout devant, une soprane exceptionnelle, la Vierge Marie, et autour d’elle des tas de visages connus. Le curé d’Ars et sa belle voix de basse ! Sainte Thérèse d’Avila qui chante alto ! Saint Antoine de Padoue qui chante ténor, bien sûr, avec saint Dominique !
Et autour d’eux, un peu partout, des choristes inconnus. Beaucoup de voix très belles sans doute, mais que l’on n’avait jamais entendues. À vrai dire, devant cette foule immense, on a l’impression de n’en connaître que quelques-uns !

Vers le fond, au dernier rang, trois saints viennent tout juste d’arriver.
– Je m’appelle Odette, dit la première. Je ne pensais pas que j’arriverai si rapidement ici !
– Pourquoi ? disent les deux autres.
– Et bah, regardez autour de vous. Là, chez les alti sainte Blandine, dévorée par les lions. Là, en basse, saint Laurent, grillé comme un morceau de viande. Tout ça par amour pour Jésus ! Vous m’avez vu à côté ? Je ne suis pas comme ça moi… Je suis petite. Je suis faible. Je n’ai pas fait grand-chose de ma vie. Mes enfants n’ont pas la foi, ils se moquaient de moi quand j’allais à la messe. Et pourtant si je n’avais pas reçu le bon Dieu, tous les jours, je ne sais pas comment j’aurais fait… Mais toi, c’est quoi ton nom ?
– Kylian.
– Tu viens d’où ?
– Je ne sais pas… Je ne suis jamais né. Mon papa et ma maman ne m’avaient pas vraiment prévu. Ils étaient dans une grande détresse, maman est allée à l’hôpital, et me voilà. Mais tu sais, ils ont beaucoup pleuré après, et ils m’ont demandé pardon. C’est ma maman qui m’a appelé Kylian comme mon papa. Maintenant, je peux prier pour eux deux, et pour tous les couples en difficulté.

Odette et Kylian se tournent vers le troisième.
– Et toi, comment tu t’appelles ?
– Rachid.
– Ah bon ! s’exclame Odette.
– Et oui, répond Rachid. Dans mon village, mes voisins étaient des chrétiens, c’était des amis. Un jour des fanatiques ont voulu les attaquer et j’ai essayé de les protéger, on m’a menacé, j’ai résisté, ils m’ont tué. Et me voilà…

Frères et sœurs, la morale de cette histoire n’est pas : on ira tous au Paradis.
Mais plutôt, quand on regarde tous ceux qui sont au Paradis, cette foule innombrable de pécheurs pardonnés qui chantent la gloire de Dieu, quelle joie de se dire qu’il y a de la place pour nous, pour chacune de nos voix.

Même la vie la plus banale, celle de cette chère Odette, la conduit à joindre sa voix au chœur céleste. Au ciel elle chante maintenant d’une toute petite voix, mais si juste, si douce. La petite voix d’une sainte de tous les jours, qui s’est efforcée, chaque matin, d’imiter davantage Jésus. La voix d’une femme qui a une âme de pauvre. Kylian qui n’a jamais pu chanter sur terre s’en donne à cœur joie, avec une voix cristalline, une voix d’enfant, la voix limpide et désarmante des cœurs purs. Et Rachid, artisan de paix, persécuté pour la justice, chante à côté de Charles de Foucault la miséricorde de Jésus, son sauveur et son Dieu.

Quand on apprend le solfège, on commence par faire des gammes, par répéter sans relâche les huit notes de l’octave. Puis, après, quand on joue de la musique, on ne pense même plus au nom des notes que l’on est en train de jouer. Peut-être que la sainteté, c’est pareil. Peut-être que les saints ont tellement travaillé leur gamme des huit béatitudes qu’ils sont devenus peu à peu les instruments que Dieu choisit pour jouer dans le monde la musique de son Évangile.

Cette musique, impossible de l’enregistrer sur CD. Le nombre de chanteurs augmente, jour après jour, et il ne se passe pas une heure sans qu’une nouvelle voix ne se fasse entendre, dans le chœur du Paradis !
Frères et sœurs, qui sait combien de nouveaux saints ont déjà rejoint Odette, Kylian et Rachid, alors qu’ils étaient les derniers arrivés il y a encore quelques minutes, et combien les rejoindront encore avant la fin de la messe ?
Nous sommes en route vers le ciel. Voir cette multitude de saints qui s’agrandit sans cesse nous réjouit, écouter leur chant nous encourage à accélérer notre marche. Plus nous nous tournons vers eux, plus nous sommes attirés par cette symphonie. Et la foule de l’Église qui fait route avec nous nous pousse à hâter le pas vers la cité céleste.
Unissons nos voix à celles des saints, chantons avec eux l’honneur, la gloire et la puissance de Dieu, demandons la grâce de la sainteté. Jésus nous l’a promis : « Si deux d’entre vous sur la terre unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18, 19).

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