Homélie du 31 mai 2020 - Pentecôte

« Recevez l’Esprit Saint »

par

fr. Éric Pohlé

Du buisson qu’a contemplé Moïse, s’éleva aussi une voix, et quelle voix, puisqu’il fit entendre, ce buisson ardent, le nom de Dieu : on l’imagine volontiers comme un de ces arbustes tout en fleurs jaunes, un genêt peut-être. Loin d’être une nature silencieuse, ses pétales scintillent parce qu’animées par le vent du matin. Tout est de flamme : il brûle et il parle. « Je suis celui qui suis » car notre Dieu est un Feu dévorant (He 12, 29).

Même détour sacré ce matin pour aller voir cet étrange spectacle. Comme autrefois Moïse, les disciples sont en présence d’une nature qui étonne et manifeste la présence de Dieu. « Un bruit survient du ciel comme un violent coup de vent. » Aujourd’hui, le Seigneur du haut du ciel souffle fort sur le buisson que vit Moïse et voici ses pétales de feu s’envolent. En autant de langues enflammées qu’il peut avoir de fleurs, le Feu se répand, il se communique, il se diffuse en chaque cœur. Il nous faudra faire la même chose avec le Cierge pascal, nous ne le verrons plus : sa lumière se sera multipliée en autant de cœurs qui garderont en eux la Flamme du Ressuscité.

Et ce sont ceux-là sur lesquels s’est posée une langue de feu qui prennent la parole, et non plus le buisson, et qui disent avec les mots de leur pays et même sans doute les accents de leur village, ce qu’avait dit autrefois le buisson à Moïse : car « nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu ».

Désormais, l’Église naissante est comme à jamais prévenue que son unité ne pourra jamais être celle d’une seule langue, mais que son unité consiste en ce qu’elle proclame les merveilles de Dieu, ce qu’il est, « Je suis celui qui suis », et ce qu’il fait, « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob » (Ex 3, 6), le Dieu qui fait le salut des hommes car il est entré dans l’histoire humaine pour l’orienter et la conduire librement jusqu’à lui.

Tel est le Feu dévorant, cet Amour qui se répand dans le cœur des hommes par le Saint-Esprit. Lorsque nous nous sentons parfois muets ou dépourvus dans telle ou telle situation du temps et du monde, n’oublions pas que le baptême a réalisé en chaque fidèle ce don : il est comme une langue qui nous a été donnée. Et le sacrement de la confirmation a définitivement délié cette langue non pour qu’elle fasse de longs discours mais pour que simplement, à temps et à contretemps, et surtout lorsque « tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire » (Jean Giraudoux, Électre, scène finale), elle témoigne en parlant « des merveilles de Dieu ». C’est alors qu’elle est langue de feu et que nos cœurs brûlent et que nous entrons pleinement, corps et âme, dans le mouvement, la dynamique, la nouvelle manière d’être que le Christ a institué dans le saint Évangile qui vient d’être proclamé et qui est pour nous aujourd’hui l’Évangile de notre Pentecôte : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »

Le Christ nous envoie dire et faire les merveilles de Dieu. Merveilles de la miséricorde qu’il faut annoncer pour qu’elle soit accueillie et qu’il faut sans cesse accueillir pour l’annoncer en vérité. Il nous envoie comme lui-même a été envoyé ; non seulement la comparaison vaut pour ce qu’il y a à faire : évangéliser, mais aussi elle vaut pour la manière de le faire : nous évangélisons par et avec notre humanité, nos paroles et nos gestes, mais une humanité renouvelée parce qu’en lien direct et très intime avec la sainte humanité de Jésus-Christ qui depuis l’Ascension est auprès du Père. Cette relation est si intime qu’avec saint Paul, nous l’avons entendu, il faut en parler comme d’une réelle unité : celle d’un seul corps dont la Tête est au ciel.

Mais les membres de ce corps resteraient sans vie si le Souffle de Dieu qui reposait jadis sur les eaux ne venait à souffler d’une respiration divine en eux-mêmes. « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : Recevez l’Esprit Saint. »

Les disciples déjà sont remplis d’une joie tout humaine : celle d’avoir retrouvé leur Maître et Ami. Joie plus sainte encore aussi de reconnaître en Jésus qui vient alors que les portes sont restées verrouillées, une humanité ressuscitée, mais vraiment humaine puisqu’ils ont reconnu les traces de l’effusion du sang. Nouvelle effusion ce matin : celle du Saint-Esprit. Le Verbe de Dieu s’adresse à leur liberté et les invite à « recevoir », à « accueillir en eux », non quelque chose qu’ils auraient à découvrir ou à reconnaître par leurs forces, mais un Don infiniment au-delà de tout ce que leur être est capable de concevoir ou d’espérer, puisqu’il s’agit de Dieu en personne : l’Esprit Saint.

Lui, on ne peut que le recevoir et c’est Jésus qui nous prie de le recevoir : « Recevez l’Esprit Saint. »
En cette fin de l’Évangile selon Jean, en cette fin du temps de Pâques, écoutons résonner au fond de notre cœur la voix de la sainte humanité de Jésus dont l’évangéliste a gravé les mots mêmes. Écoutons-la cette voix nous prier de recevoir l’Esprit Saint.

« Recevoir », le texte français a quelque chose de plus timide que les versions anciennes grecques ou latines dans lesquelles on trouve le même terme que lorsque Jésus autour d’une sainte table tend à ses convives, le pain et le vin : Accipite (Prenez).
Oui, frères et sœurs, puisse notre cœur, intérieurement, faire ce que les mains des disciples firent lorsque Jésus dit au sujet du Pain : « Prenez, mangez, ceci est mon corps » (Mt 26, 26) et au sujet du Vin : « Prenez ceci et partagez entre vous » (Lc 22, 17).

Entre « recevoir » et « prendre » la distance théologique est complexe, mais on ne tend sa main pour prendre un fruit que parce qu’on désire s’en nourrir. Et Jésus nous demande d’avoir faim et soif de son corps, de son sang, et de l’Esprit Saint. Saint Paul s’en fait l’écho ; tout à l’heure il vient de nous dire : « Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit » : or, nul ne peut être désaltéré si d’abord il n’a éprouvé, et avec combien de peine, une soif qui lui a fait intensément désirer boire, prendre de cette eau dont son âme est privée. Oui, « mon âme a soif de toi ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau » (Ps 62, 2).

Élargissons la mesure de notre cœur pour désirer un Don si démesuré. Amen.