Homélie du - 15 avril 2019

Régner, c’est servir

par

fr. François Daguet

La célébration de ce jour est l’une des plus dramatiques de toute l’année liturgique. Tout a commencé dans l’allégresse, l’enthousiasme, l’espérance, et tout se termine dans les ténèbres, la mort et la désespérance. Nous espérions voir le Christ briller au cœur du monde, et c’est au Golgotha que tout s’accomplit. Jésus est crucifié, et avec lui nos espérances. Tout cela s’est passé il y a 2000 ans, et tout cela est actuel : nous célébrons le Christ, et le monde n’en veut pas. La crucifixion, aujourd’hui, c’est le refus de Dieu, pire peut-être l’indifférence à Dieu, l’ignorance de Dieu, mais c’est toujours le mépris de Dieu.

Si l’on ne s’arrête pas à la versatilité des foules, à la malveillance des grands prêtres et à la lâcheté de Pilate, qu’est ce qui fait le lien entre le début et la fin de la Semaine, entre l’entrée triomphale et l’exécution capitale ? Si l’on prête attention aux récits, il y a bien quelque chose, un enjeu qui unifie tous les aspects du drame : c’est la royauté du Christ. Pendant trois ans, Jésus n’a pas cessé d’annoncer la venue du Royaume. « Le règne de Dieu est proche… il est parmi vous », il l’a annoncé en paraboles, il en a posé les signes. C’est cela qui se réalise cette semaine.

Mais le sens prononcé de la langue française pour l’abstraction nous joue déjà un tour. Royauté est une abstraction. En grec, il n’y a qu’un mot pour désigner la royauté, le royaume et le règne : basileia. Il faut comprendre la réalité en ce qu’elle a d’actif : le règne du Christ, le fait qu’il règne, sa seigneurie sur le monde et sur nous. Spontanément, quand on évoque la royauté, on se la représente comme une réalité institutionnelle, une forme politique, attestée dans l’histoire, mais extérieure à nous. Attention : nous risquons de passer à côté de la question de cette semaine. Croyons-nous que le Christ règne ? Et surtout : acceptons-nous sa souveraineté, la seigneurie du Christ sur nous, en toute notre vie ? Voulons-nous être les sujets de ce Seigneur ? Il vient de le dire : « Moi, je dispose pour vous du règne, comme mon Père en a disposé pour moi. » Le jour de son exécution, Jésus reconnaît enfin sa seigneurie, qu’il a cachée pendant sa vie publique. Et c’est Pilate qui recueille cette vérité : « Es-tu le roi des Juifs ? C’est toi qui le dis ». Fin du dialogue.

C’est donc autour de cette seigneurie du Christ que le drame se joue. Tout commence dans l’allégresse parce que les Juifs voulaient voir en Jésus le libérateur, celui qui allait délivrer le peuple élu du joug des Romains, restaurer la royauté davidique – Hosanna au Fils de David, « Béni soit celui qui vient, lui, notre roi, au nom du Seigneur ». Nous aussi, nous avons suivi la foule, nous sommes heureux et fiers d’être chrétiens lors des grands rassemblements d’Église, des grandes célébrations, ici, à Rome, à Lourdes, lors des JMJ… Si c’est ainsi que se vit et se manifeste la seigneurie du Christ, nous sommes partants…

Mais tout tourne mal, parce que le règne du Christ prend une autre figure. Il le dit la veille aux Apôtres, qui ne comprennent pas plus que nous : « Les rois des nations commandent en maîtres… Pour vous, rien de tel, que le plus grand d’entre vous soit comme le plus jeune, et celui qui commande comme celui qui sert… Eh bien moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » La seigneurie, pour le Christ, consiste à se faire l’esclave de tous, et à mourir en esclave pour nous sauver en nous donnant sa vie. Le panneau d’information le plus exact est celui que Pilate a fait afficher sur la Croix même : « Celui-ci est le roi des Juifs. » Les soldats l’interpellent : « Si tu es le roi des Juifs… », et le bon larron aussi qui, lui, l’a reconnu : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras en ton règne. » Voilà ce qui se réalise, et voilà les insignes royaux de la seigneurie du Christ : sa couronne, elle est d’épine ; son sceptre, c’est la Croix ; son char, c’est un ânon. Ils sont moins brillants que ceux des monarques humains.

Tout chrétien, de par son baptême, a vocation non seulement à vivre de la seigneurie du Christ, mais à y participer. Et pour nous donc, vivre du règne, de la seigneurie du Christ, c’est le suivre dans cette voie, cette vie de service jusqu’au bout. « Régner c’est servir » (CEC 786 ; LG 36). Alors, nous fuyons, comme les Juifs du début de la semaine, et comme les Apôtres après la Cène : nous fuyons la Croix lorsqu’elle se présente, parce que ce n’est pas ainsi que nous voulons que le Christ règne sur nous et en nous, parce que nous ne voulons pas entrer dans ce service des autres, et d’abord des plus pauvres, auquel nous sommes appelés, et qui est toujours crucifiant…

Le drame de la Semaine sainte, résumée dans cette célébration des Rameaux et de la Passion réunis, est le drame de notre vie. Allons-nous suivre Jésus jusqu’au Calvaire, allons-nous nous arrêter à l’entrée triomphale, allons-nous nous contenter de glisser un rameau derrière le crucifix, ou allons-nous essayer de le suivre jusqu’au don total qu’il fait de lui-même ? Nous n’osons répondre, parce que nous savons que nous ne valons pas mieux que Pierre, qui a fléchi devant l’épreuve, et ses compagnons avec lui.

Voilà pourquoi le Christ va se donner à nous maintenant en nourriture, il nous donne la force dont nous avons besoin, pour que nous parvenions à le suivre aujourd’hui, et jusqu’au terme de cette sainte Semaine, et peut-être même jusqu’au terme de notre vie.