Homélie du 2 février 2020 - Fête de la Présentation du Seigneur au Temple

Hypapanti au Temple

par

fr. Nicolas-Jean Porret

Fallait-il garder la crèche jusqu’à ce 2 février ? Avec la fête de la Présentation de Jésus au Temple, nous quittons en effet Bethléem pour Jérusalem, nous sortons peu à peu du cycle de l’enfance de Jésus pour envisager sa vie publique.
La tradition provençale des crèches blanches illustre ce passage. La crèche et l’étable de Bethléem sont recouvertes d’un grand drap blanc ; en un instant le décor est changé, et nous voici au Temple, à Jérusalem, avec l’autel des sacrifices, la ménorah, etc. La sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph est présente, mais les bergers et les autres santons sont restés à Bethléem tandis qu’apparaissent Syméon et Anne. Un personnage important fait défaut : le prêtre officiant du Temple. Ce personnage, au centre du culte juif, est absent. De fait, il n’en est nullement question dans l’Évangile de ce jour. À dire vrai, le grand-prêtre n’était guère « santonisable » — santon signifiant « petit saint », ce néologisme équivaut à « canonisable » —, car le sacerdoce était alors en crise ; cette institution devait être purifiée, comme nous l’indique le prophète Malachie entendu dans la première lecture : « Le Seigneur purifiera les fils de Lévi [c’est-à-dire les prêtres] et les affinera comme or et argent, et ils deviendront pour le Seigneur ceux qui présentent l’offrande selon la justice » (Ml 3, 3).

S’il n’y a pas de prêtre digne de présenter à Dieu « l’offrande selon la justice », qui donc accomplit cet acte d’offrande pour Jésus ? Peut-on suggérer que Jésus, âgé de seulement 40 jours, se suffit déjà à lui-même et n’a pas besoin de médiateur pour être présenté au Temple… ? À moins que Marie toute pure et Joseph le juste soient les offrants ? Reste qu’à travers eux, Jésus semble inaugurer le nouveau sacerdoce : « Voici qu’il vient dans son sanctuaire, l’Ange de l’alliance que vous désirez », annonçait Malachie.

L’expression « purification de la Vierge », par laquelle on désignait autrefois cette fête, était ambiguë. La toute pure Vierge Marie n’avait aucun besoin d’être purifiée — sinon légalement — ; et justement le texte biblique original parle, non pas de « sa » purification, mais bien de « leur » purification : pas « la » purification de la Vierge Marie, ni la purification de Marie et de Joseph, ou de Marie et Jésus (facciamo le persone serie !), mais plus vraisemblablement la purification des habitants de Jérusalem, moyennant le sacerdoce nouveau que Jésus inaugure aujourd’hui à Jérusalem.

Par ses saints parents, l’offrant c’est donc Jésus. L’offrande c’est aussi Jésus. Celui à qui il est offert c’est Dieu qui agrée et bénit, à travers, non pas le prêtre du Temple, mais l’inspiré Syméon — ce dernier, mû par l’Esprit-Saint, reçoit et bénit ; il n’est pas prêtre, mais, avec la prophétesse Anne, il représente le peuple des anawim, ces « pauvres du Seigneur », dignes d’agréer l’offrande de ces autres pauvres, Marie et Joseph, venus présenter leur nouveau-né. Enfin ils sont aussi les destinataires de l’offrande pour la Consolation d’Israël.

Vous me direz : « Tout cela est un peu cousu de fil blanc »… Alors j’ajoute : « Du fil doré de l’Esprit-Saint. » Dans le mystère de ce jour, le Temple n’est habité que de pauvres remplis d’Esprit-Saint, remplis de la louange divine — malgré le Temple et cependant dans le Temple.
Improbable, dorée et heureuse est donc cette Rencontre entre
– Dieu qui survient : « L’Ange du Seigneur que vous désirez, le voici qui vient. »
– et ces pauvres : « Voici un homme qui était à Jérusalem du nom de Syméon. »

2 « voici » pour un mystère qui originellement était appelé « fête de la rencontre (Hypapanti) du Seigneur au Temple ». Seuls des pauvres disponibles à l’Esprit-Saint pouvaient espérer et endurer ce « jour de l’entrée du Seigneur dans son Temple », « soutenir son apparition ».

Nous savons que toute l’histoire de Jésus le mettra en délicatesse par rapport au Temple et au sacerdoce : là il enseignera, mais jamais n’offrira de sacrifice ; là il renversera l’ordre factice d’une religion devenue tout humaine ; là il dénoncera ce trafic indigne de la maison de son Père. Mais ce faisant il tissera la trame de sa propre exclusion et préparera le sacrifice de sa Pâque, offrande ultime de sa vie pour le Salut des pauvres.

En cette fête de la Rencontre (Hypapanti), au seuil de sa vie publique, Jésus, premier-né d’une création nouvelle, vient prendre en charge la descendance d’Abraham, faisant des pauvres une multitude de frères : « Il rend libres tous ceux qui par crainte de la mort vivaient dans une situation d’esclaves » (2e lecture de ce jour : He 2).

À la lecture de cet Évangile, mercredi dernier, au catéchisme, une petite fille m’a ému dans sa réponse à ma question : « Pourquoi Syméon est-il venu au Temple ? » : « Pour voir Jésus ! » Réponse limpide et mystique. « Qu’y a-t-il de plus beau que de voir Dieu ? », s’exclamait saint Bruno. Au jour où nous fêtons aussi la grâce de la vie consacrée, demandons cette liberté des pauvres et des enfants, des amis de Dieu. Dans la fragilité de nos vies, allons avec foi et limpidité à sa rencontre ! Puissent nos yeux voir « le Salut préparé à la face de tous les peuples » !