Homélie du (8 mars 2017)

Résister – Accueillir – Partager : un carême en RAP

par

fr. Gilles Danroc

Lectures

Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a – Ps 50 – Rm 5, 12-19 – Mt 4, 1-11

Ouverture

Marqués par les Cendres depuis mercredi, nous sommes entrés dans le Carême 2017. Il n’est pas notre énième + 1 avec son lot de résolutions plus ou moins bien tenues, même si elles sont nécessaires. Le Carême n’est pas une prison triste où enfermer notre difficulté d’être et de vivre : il est la grande invitation à monter vers Jérusalem où nous avons rendez-vous avec le Messie – que nous prêchons, crucifié et glorifié en sa Résurrection. Nous avons rendez-vous avec le Christ-Sauveur du monde !
Montée vers Jérusalem, longue et difficile mais telle est notre résolution fondamentale : il en va de notre vie, de notre mort, de notre salut. Et chaque dimanche sera une sorte de camp de base pour continuer notre ascension. Voici le parcours ouvert devant nous depuis le désert de la Tentation en ce dimanche de Carême. Le second rendez-vous sera le mont Thabor, où Jésus transfiguré nous donnera l’avant-goût de la lumière de la gloire et l’énergie d’une vie vouée à ressusciter. Puis ce sera le rendez-vous avec la Samaritaine pour découvrir le don de Dieu, cet Esprit en qui nous adorons le Père en vérité ! Avec la guérison de l’aveugle-né, nous reconnaîtrons en Jésus celui qui ouvre notre regard de foi sur le vrai Dieu. Ce Père qui ressuscite Lazare, à la prière forte de Jésus, qui nous donne les prémices de la vie véritable. Enfin, nous serons à Jérusalem au grand rendez-vous de la Semaine Sainte où Jésus fut crucifié sur la colline du Golgotha. Sur le mont des Oliviers, le Christ vainqueur de la mort, montera au Ciel portant notre humanité vers le Père, comme une brebis perdue, sauvée par le bon Pasteur.

Homélie

« L’Esprit conduit Jésus au désert pour être tenté par le diable. » Jésus vit son épreuve initiatique entre sa vie cachée qui le conduit au baptême dans le Jourdain et sa vie adulte publique qui est en mission d’envoyé du Père. L’épreuve initiatique ou encore apprentissage par l’épreuve de l’essentiel de sa mission qu’il doit choisir au milieu du désert et dans la durée de l’effort de maîtrise de soi. Jésus passe l’épreuve et remporte la victoire sur le Tentateur. L’Évangile ne s’arrête pas à cette description, il nous donne les moyens de remporter nous aussi la victoire sur le Tentateur : le RAP (Résister – Accueillir la Parole – Partager l’essentiel).

Pour lutter contre la première tentation où le diable ferait de nous « comme des dieux tout puissants », je vous emmène en Haïti, pays de la faim, dans la montagne des Cahos où les Dominicains ont tenu une paroisse pendant sept ans. Jeune à l’époque, je devais prêcher sur les mêmes textes du 1er dimanche de Carême, année A. Il faut vous dire que les fidèles marchaient en moyenne trois heures à travers la montagne pour venir à la messe. Six heures de marche pour une messe du dimanche, cela exige une prédication comprise par tous et complète ! Alors que j’étais embarrassé avec la première tentation, ne connaissant pas la faim de l’intérieur, les paysans m’ont arrêté et m’ont expliqué l’Évangile : je rends hommage à ces grands sages, théologiens analphabètes. Nous sommes alors sortis devant l’église face à une montagne, un vrai tas de cailloux où un maigre maïs poussait entre les rochers. Ils m’ont demandé : Dieu peut-il résoudre la faim en Haïti en changeant ces pierres en pain ? S’il le faisait, ce sont les plus costauds, les plus habiles qui mangeraient chacun pour soi. En plus, la montagne appartient à un grand propriétaire qui ferait tuer tout le monde par ses « tontons macoutes » pour garder son trésor. Et donc les vieillards, les malades, les enfants continueraient à mourir de faim. Il nous faut la Parole de Dieu, l’exemple de Jésus, pour apprendre à aimer, et aimer pour partager. L’Évangile en pleine vie pour lutter contre la mort ! Ils m’ont appris le RAP : Résister à la tentation d’un dieu tout Puissant responsable de tout, Accueillir l’Évangile en pleine vie pour apprendre à aimer, et aimer pour Partager et Partager pour lutter contre la faim. À nous de faire de notre Carême un RAP joyeux pour monter à Jérusalem.

Jésus a donc résisté et finalement gagné. Et nous avec lui car, au nom de Dieu le Père, il nous délivre du mal et réalise en lui la prière du Notre Père, intégralement. L’Église nous demande par temps de Carême de prier notre Père dans le secret, dans l’intimité de notre vie, là où Jésus nous apprend à résister à la tentation. Parce que si nous ne résistons pas avec Jésus, le mal – le Malin, la diable, le Tentateur, Satan ou le Diviseur comme on l’appelle – l’emportera. Non seulement nous emportera mais le monde avec nous au terme d’une guerre sans merci. Dans le Christ, nous sommes des vainqueurs, pas des vaincus.

La première lecture du livre de la Genèse nous dit bien ce que serait le règne du mal si le Christ ne l’avait pas vaincu sur la croix. Cette croix qui nous donne rendez-vous la Semaine Sainte. Elle est pour nous l’arbre de Vie au centre de notre vie chrétienne qui nous fait « vivre pour toujours » de l’amour de Dieu (Gn 3, 22 ; Ap 2, 7). Adam et Ève ne sont pas arrivés au Centre du Jardin, ils se sont perdus du côté de l’arbre aux fruits interdits. Et cela est le but même de la Tentation : détourner de la vie, plonger dans la confusion de la guerre de tous contre tous. Ève dévore et donne à dévorer un fruit séduisant, pour tout à la fois en jouir et le faire disparaître. Or l’interdit, la parole dite entre Dieu et l’homme pour marquer la différence et par là même le respect de l’autre comme autre. En restant elle-même, elle pouvait manger de tous les arbres, accueillir et converser avec Dieu reconnu comme Dieu. Dieu Créateur unique a tout créé dans l’ordre, chacun à sa place, pour que chacun puisse apprendre à vivre dans le respect de la vie et le respect de l’autre et du Tout Autre.

À la naissance de Caïn, son premier né, elle s’écrie : « J’ai acquis un homme de par Dieu » (Gn 4, 1), c’est-à-dire « je le possède », c’est « ma chose ». Et Caïn, ainsi possédé, transgresse l’interdit que Dieu donne par la Torah, la loi de vie – « Tu ne tueras pas » (Ex 20, 13) – et donc tue Abel. Car l’interdit protège chacun contre tous au nom de la loi entre Dieu et l’homme et entre les humains. Transgresser, dévorer la loi : telle est la tentation fondamentale qui amène la mort dans le monde. Jésus résiste, et nous avec lui, pour que triomphe la vraie vie fondée sur le respect, la vérité de l’ordre de la vie et l’amour de charité qui est tout sauf possessif !

Voici l’épreuve initiatique que chacun doit traverser. Résiste à la Tentation ou démissionne de ton humanité. La tentation entraîne la démission qui entraîne la possession, l’addiction à soi qui conduit à la destruction.
Résister pour Accueillir – la Parole de Dieu – et Accueillir pour Apprendre à Aimer. Aimer pour Partager la vie et le don de Dieu, la Création et tous ses fruits.
Sinon c’est Dévorer ou Posséder – et l’on est en première analyse – possédé par ce que l’on possède !

Aussi, en commençant ce Carême, je vous demande au nom de l’Église le RAP – Résister/Accueillir/Partager.

– Pour ce faire, dans le secret, priez avec force le Notre Père en insistant sur les deux dernières demandes.

– Faites de ces cinq dimanches de carême le grand rendez-vous avec la Parole Dieu qui éclaire et libère notre vie en nous apprenant à aimer et partager comme le Christ.

– Choisissons avec détermination d’aller jusqu’à Pâques pour vivre des fruits de l’Arbre de Vie et manger le Corps du Christ qui s’est donné en partage pour toute l’humanité.

– Accompagnons de toute notre énergie de baptisés Thérèse-Hiromi et Benjamin qui seront baptisés, dans la nuit de Pâques.

Et demandons avec joie au Seigneur : « Que tous les hommes soient sauvés ! »

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